Près de 2,6 milliards d’euros d’amendes en deux ans: Apple fait désormais l’objet d’une nouvelle enquête antitrust en Italie, qui soupçonne le groupe de favoriser iCloud face aux services cloud tiers. Le dossier, fondé sur le DMA, pourrait rapidement remonter à la Commission européenne.
Apple visé par une nouvelle enquête antitrust en Europe, cette fois sur iCloud
Apple ajoute un nouveau front réglementaire à une liste déjà longue. Cette fois, le dossier ne porte ni sur l’App Store, ni sur les commissions, ni sur le sideloading. Le sujet est plus discret, mais tout aussi stratégique : la place d’iCloud dans l’écosystème iPhone et iPad.
L’autorité italienne de la concurrence, l’AGCM, a ouvert une enquête sur de possibles avantages accordés par Apple à son propre service cloud au détriment des offres concurrentes. Le point juridique est précis : l’Italie soupçonne une entorse aux obligations d’interopérabilité prévues par le Digital Markets Act, le règlement européen qui encadre les grandes plateformes. Autrement dit, la question n’est pas seulement de savoir si iCloud est mieux intégré. La vraie question est de savoir si cette intégration repose sur un accès privilégié à des briques d’iOS et d’iPadOS que les autres fournisseurs n’obtiennent pas.
Pourquoi le dossier iCloud compte plus qu’il n’y paraît
Le sujet peut sembler technique. Il est en réalité central. Sur les appareils Apple, le cloud n’est pas un simple espace de stockage. Il sert à la sauvegarde système, à la synchronisation des photos, aux fichiers, aux notes, aux contacts, aux calendriers et à la restauration d’un appareil. Selon Apple, chaque utilisateur dispose de 5 Go gratuits, puis peut basculer vers iCloud+ avec des paliers à 50 Go, 200 Go, 2 To, 6 To et 12 To. En France, les tarifs officiels affichés sont de 0,99 €/mois, 2,99 €/mois, 9,99 €/mois, 29,99 €/mois et 59,99 €/mois selon la capacité choisie. Apple met aussi en avant la sauvegarde automatique de l’iPhone et de l’iPad quand l’appareil est branché et connecté au Wi‑Fi, ainsi que l’accès natif via l’app Fichiers, le Finder, l’Explorateur Windows et iCloud.com, selon ses pages officielles.
C’est précisément là que le débat devient concret. Un service concurrent peut proposer du stockage, du partage ou de la synchronisation. En revanche, s’il n’accède pas aux mêmes composants système qu’iCloud, il ne peut pas répliquer l’expérience native à l’identique. Mon avis est simple : à partir du moment où le cloud devient une fonction structurelle de l’OS, la neutralité d’accès n’est plus un détail technique, c’est un enjeu de concurrence.
Ce que reprochent exactement les autorités italiennes
D’après les éléments rapportés publiquement, l’autorité italienne estime que des fournisseurs tiers de services cloud grand public ne semblent pas disposer du même accès que iCloud aux composants matériels et logiciels contrôlés via iOS et iPadOS. Le cadre invoqué est celui du DMA. Selon la Commission européenne, l’obligation d’interopérabilité prévue par l’article 6(7) impose à un gatekeeper de permettre un accès gratuit et effectif aux mêmes fonctionnalités matérielles et logicielles que celles utilisées par ses propres services, afin que les tiers puissent concurrencer à armes égales.
Le point n’est donc pas de sanctionner une bonne intégration en soi. Une plateforme a le droit d’offrir une expérience fluide. Le problème commence si cette fluidité provient de privilèges techniques que les concurrents ne peuvent pas obtenir. C’est la frontière classique entre intégration produit et auto-préférence anticoncurrentielle.
Le cadre européen : pourquoi l’Italie peut ouvrir le bal, mais pas trancher seule
Le Digital Markets Act est appliqué à l’échelle de l’Union européenne. Selon la Commission européenne, elle reste l’autorité centrale chargée de faire respecter le texte. Cela n’empêche pas des régulateurs nationaux de lancer des travaux préliminaires et de transmettre leurs constats à Bruxelles. C’est ce qui rend ce dossier sensible : il ne s’agit pas d’un simple contentieux italien. Si l’enquête locale nourrit un dossier européen, l’affaire peut monter rapidement en intensité.
Le contexte réglementaire n’est d’ailleurs pas neutre. La Commission européenne a désigné Apple comme gatekeeper pour iOS, Safari et l’App Store le 5 septembre 2023, puis pour iPadOS le 29 avril 2024. Le 19 mars 2025, Bruxelles a encore précisé les mesures que Apple devait prendre sur certains volets d’interopérabilité. Le message est limpide : l’Europe considère déjà que l’ouverture contrôlée de l’écosystème Apple est un sujet structurel, pas un débat ponctuel.
Apple arrive dans cette affaire avec un passif déjà lourd
Ce nouveau dossier s’ajoute à un historique réglementaire défavorable. Le 4 mars 2024, la Commission européenne a infligé à Apple une amende de plus de 1,8 milliard d’euros dans l’affaire liée aux règles de l’App Store pour le streaming musical. Puis, le 23 avril 2025, Bruxelles a prononcé une nouvelle amende de 500 millions d’euros au titre du DMA sur l’obligation dite d’anti-steering.
On peut en tirer une première métrique dérivée : sur ces deux seules décisions européennes documentées publiquement, le total atteint 2,3 milliards d’euros. Ce n’est pas “près de 3 milliards” au doigt mouillé, c’est déjà 2,3 milliards d’euros établis sur deux dossiers distincts. Deuxième métrique utile : l’amende de 500 millions d’euros représente environ 27,8 % du montant de l’amende de plus de 1,8 milliard d’euros. Le précédent de 2024 reste donc, de loin, le plus lourd à ce stade.
Mon opinion est nette : quand une entreprise accumule des procédures sur plusieurs segments de son écosystème, le débat dépasse le cas isolé. Cela traduit un conflit de fond entre le modèle d’intégration verticale de Apple et la lecture européenne de la concurrence numérique.
Ce que propose iCloud aujourd’hui, et pourquoi cela peut poser question
Selon les pages officielles de Apple, iCloud ne se limite pas à stocker des fichiers. Le service gère la sauvegarde automatique des appareils, l’accès aux documents depuis l’app Fichiers sur iOS et iPadOS, le Finder sur Mac, l’Explorateur de fichiers sur Windows et l’interface web iCloud.com. Apple précise aussi que les forfaits iCloud+ incluent des fonctions additionnelles comme Relais privé, Masquer mon adresse e-mail, Domaine de messagerie personnalisé et Vidéo sécurisée HomeKit, avec un nombre de caméras pris en charge qui augmente selon le plan choisi.
Ce niveau d’intégration crée un avantage produit évident. Prenons un cas d’usage banal : un utilisateur change d’iPhone. Avec iCloud, il peut restaurer photos, fichiers, contacts, apps et réglages à partir de la sauvegarde. Pour un acteur tiers, offrir la même reprise complète suppose d’accéder à des fonctions système très profondes. Si cet accès n’existe pas, la concurrence se joue sur une piste différente dès le départ.
Autre exemple concret : la bibliothèque photo. Selon l’assistance Apple, les photos et vidéos peuvent être automatiquement envoyées dans iCloud, synchronisées entre appareils et exportées si l’utilisateur veut archiver ses données ailleurs. C’est un point important, car cela montre à la fois la puissance de la solution native et la difficulté à reproduire ce comportement avec un service tiers sans intégration équivalente.
Comparatif rapide : prix, capacités et positionnement des concurrents
Le papier d’origine restait très centré sur le volet juridique. Le vrai angle utile pour le lecteur, c’est aussi de replacer iCloud face à ses concurrents.
iCloud+
Selon Apple, les prix en France sont de 0,99 €/mois pour 50 Go, 2,99 €/mois pour 200 Go, 9,99 €/mois pour 2 To, 29,99 €/mois pour 6 To et 59,99 €/mois pour 12 To.
Microsoft OneDrive
Selon Microsoft, l’offre Microsoft 365 Personnel est affichée à 10,00 € TTC par mois ou 99,00 € TTC par an, avec 1 To de stockage pour une personne. L’abonnement inclut aussi les applications Microsoft 365, ce qui change le positionnement : on n’achète pas seulement du cloud, mais une suite logicielle.
Dropbox Plus
Selon Dropbox, le forfait Plus propose 2 To d’espace, 50 Go de transfert et 30 jours de restauration des fichiers supprimés, pour 9,99 $US par mois. Avec le taux de change de référence de la BCE au 16 juin 2026, soit 1 € = 1,1594 $US, cela équivaut à environ 9 € par mois pour un utilisateur français (soit 1 $ = 0,8625 € environ, arrondi à l’euro à la première conversion).
On peut ici calculer une troisième métrique dérivée absente de la source initiale : le coût mensuel par téraoctet. Pour iCloud+, le forfait 2 To à 9,99 € revient à environ 5,00 €/To. Pour Dropbox Plus, 2 To à l’équivalent d’environ 9 € reviennent à environ 4,50 €/To. Chez Microsoft, 1 To à 10,00 €/mois revient à 10,00 €/To. Sur le prix brut du stockage, OneDrive est donc le moins compétitif des trois, mais il embarque des logiciels bureautiques. Apple, lui, vend un mélange de stockage et d’intégration système. Ce n’est pas le même produit, et c’est justement ce qui alimente la critique réglementaire.
Cinq éléments nouveaux que ce dossier met en lumière
Premier élément nouveau : le rôle exact du DMA. La source de départ évoquait l’enquête, mais pas le contenu concret de l’obligation. La Commission européenne précise que les tiers doivent accéder aux mêmes fonctions matérielles et logicielles que celles utilisées par les services du gatekeeper.
Deuxième élément nouveau : la profondeur de l’intégration d’iCloud. Les pages officielles d’Apple montrent qu’il ne s’agit pas seulement d’un disque distant, mais d’un service qui touche à la sauvegarde, à la restauration, aux photos, aux fichiers et aux appareils Windows.
Troisième élément nouveau : la grille tarifaire complète d’iCloud+ en France monte jusqu’à 12 To, avec des paliers à 6 To et 12 To. Le sujet n’est donc pas marginal : Apple vise aussi les gros usages familiaux et multimédias.
Quatrième élément nouveau : la comparaison concurrentielle montre que le débat ne porte pas seulement sur les prix. Dropbox affiche 2 To pour l’équivalent d’environ 9 € par mois, très proche du prix d’Apple. La différence se joue moins sur le tarif que sur l’intégration native à l’OS.
Cinquième élément nouveau : le contexte de sanctions européennes déjà actées contre Apple pèse sur la lecture du dossier. Avec 2,3 milliards d’euros d’amendes recensées sur deux affaires européennes récentes, l’entreprise aborde chaque nouvelle enquête avec un capital confiance réduit auprès des régulateurs.
Ce qu’Apple peut défendre
La ligne de défense de Apple est prévisible. L’entreprise soutient régulièrement que certaines restrictions protègent la sécurité, la confidentialité et l’intégrité de l’expérience utilisateur. Sur le papier, l’argument se tient. Ouvrir des accès système sensibles à des services tiers peut créer des risques réels.
Mais cette défense a une limite. Si Apple utilise des API, des privilèges ou des composants internes pour son propre service, l’Europe demandera logiquement pourquoi des acteurs tiers sérieux ne pourraient pas obtenir un accès équivalent, sous conditions techniques et de sécurité contrôlées. Mon avis est direct : l’argument sécurité devient fragile dès qu’il sert aussi à préserver un avantage commercial interne.
Ce que cette affaire change pour les utilisateurs européens
À court terme, rien ne bouge pour l’utilisateur final. Les offres iCloud+ restent en place, les sauvegardes continuent et les appareils Apple ne perdent aucune fonction.
À moyen terme, en revanche, le dossier peut produire des effets très concrets. Si l’enquête aboutit à des demandes de mise en conformité, des services tiers pourraient obtenir un meilleur accès à certaines fonctions de synchronisation, de sauvegarde ou d’intégration dans les apps système. Cela pourrait améliorer la qualité des alternatives, et pas seulement leur visibilité.
Le vrai enjeu pour le marché européen est là. Les utilisateurs ne demandent pas forcément la disparition d’iCloud. Ils demandent surtout que choisir Google, Microsoft ou Dropbox ne signifie pas renoncer à une partie de l’expérience de base sur un appareil déjà payé au prix fort.
Pourquoi cette enquête est plus sérieuse qu’un simple signal politique
Cette affaire arrive après plusieurs interventions de la Commission européenne sur l’interopérabilité d’Apple. Le 19 mars 2025, Bruxelles a déjà adopté deux décisions pour détailler les mesures attendues de l’entreprise sur certains aspects de cette obligation. L’enquête italienne sur iCloud ne sort donc pas de nulle part. Elle s’inscrit dans une séquence cohérente : d’abord la désignation comme gatekeeper, ensuite la clarification des obligations, puis le contrôle de leur application concrète.
En clair, le dossier iCloud n’est pas un accident. C’est la suite logique d’un bras de fer engagé entre Apple et l’Europe sur la manière dont un écosystème fermé peut continuer à fonctionner dans un marché régulé.
Un seul lien de référence
Source d’autorité : page officielle de la Commission européenne sur l’interopérabilité dans le DMA.
Mon avis :
Le fond du dossier est solide: si Apple réserve à iCloud des fonctions de sauvegarde complètes dans iOS/iPadOS, l’enquête italienne sous le DMA est techniquement crédible. La limite, c’est l’absence de preuve publique détaillée à ce stade; sans éléments concrets sur les API bloquées, l’accusation reste encore à démontrer.



