Rio Tinto vise plus de 200 000 tonnes annuelles de lithium, après le rachat d’Arcadium Lithium pour 5 881 000 000 € et un investissement de 2 195 000 000 € dans Rincón. Objectif : faire du lithium son principal moteur de croissance et peser sur la chaîne mondiale des batteries.
Rio Tinto fait du lithium son principal moteur de croissance
Rio Tinto change clairement de braquet. Longtemps centré sur le fer, l’aluminium et le cuivre, le groupe anglo-australien pousse désormais le lithium au premier rang de sa stratégie industrielle. Selon le communiqué officiel publié le 6 mars 2025, l’intégration d’Arcadium Lithium doit permettre à la branche lithium de dépasser 200 000 tonnes par an d’équivalent carbonate de lithium d’ici 2028. Le message est simple : Rio Tinto ne veut plus seulement participer au marché, il veut peser sur l’offre mondiale de matériaux pour batteries.
Cette cible n’est pas anodine. À ce niveau, le lithium devient pour le groupe une activité de taille critique, capable d’équilibrer un portefeuille historiquement dominé par les métaux industriels classiques. Selon Rio Tinto, l’acquisition d’Arcadium Lithium pour 5 780 000 000 € (taux BCE utilisé : 1 € = 1,1607 USD, soit 1 USD = 0,8615 €) constitue la pièce centrale de cette montée en puissance. Le montant en dollars communiqué par le groupe atteint 6,7 milliards de dollars, réglés en numéraire, avec une contrepartie de 5,85 dollars par action pour les actionnaires d’Arcadium Lithium.
Mon avis est net : cette opération n’est pas défensive. C’est une prise de position industrielle sur un marché que Rio Tinto estime encore sous-approvisionné à moyen terme, malgré la faiblesse récente des prix du lithium.
L’Argentine devient le cœur opérationnel du portefeuille lithium
Le texte source insistait déjà sur le poids de l’Argentine. Les éléments officiels confirment cette bascule. Avec le rachat d’Arcadium Lithium, Rio Tinto récupère un portefeuille très exposé au « triangle du lithium » sud-américain, notamment avec Olaroz, Fénix, Sal de Vida et désormais Rincón, tous listés dans les actifs du groupe après intégration.
Ce recentrage géographique a une logique industrielle forte. L’Argentine concentre à la fois des ressources en saumures, des projets d’extension et une marge de progression importante dans le raffinage en qualité batterie. Pour un minier mondial, c’est plus qu’un pari géologique : c’est une manière d’assembler une chaîne d’approvisionnement plus cohérente, du salar au produit final.
Le point que la source espagnole n’explicitait pas assez, c’est la profondeur du portefeuille repris. Selon une présentation corporate d’Arcadium Lithium diffusée en mai 2024, le groupe visait 170 000 tonnes de capacité LCE via plusieurs expansions. Cette donnée donne une lecture utile du dossier : Rio Tinto n’achète pas seulement des mines existantes, il achète surtout une plateforme d’expansion déjà structurée.
Premier indicateur dérivé : si l’objectif de Rio Tinto dépasse 200 000 tonnes LCE en 2028 et que la base visée par Arcadium Lithium était de 170 000 tonnes, cela représente un surplus d’au moins 30 000 tonnes, soit une hausse minimale de 17,6 % par rapport à cette base de capacité. Le groupe ne se contente donc pas d’intégrer l’existant ; il ajoute une couche de croissance supplémentaire.
Rincón, projet clé et test grandeur nature pour la stratégie de Rio Tinto
Le projet Rincón, dans la province de Salta, est la vitrine la plus concrète de cette ambition. Selon Rio Tinto, le site mobilise 2 154 000 000 € d’investissement total, sur la base d’un budget de 2,5 milliards de dollars. Le groupe a aussi sécurisé un financement de 1 012 000 000 €, soit 1,175 milliard de dollars, auprès de quatre bailleurs : IFC, IDB Invest, Export Finance Australia et JBIC.
Le projet vise environ 60 000 tonnes par an de carbonate de lithium qualité batterie, avec un démarrage de la production attendu en 2028 et une montée en régime sur trois ans. Selon Rio Tinto, la durée de vie de la mine est estimée à 40 ans. Le groupe rappelle aussi qu’une cible de production d’environ 53 kt/an avait déjà été publiée fin 2024, la capacité de 60 kt/an devant être atteinte grâce à des programmes de débottlenecking et d’amélioration.
Deuxième indicateur dérivé : rapporté à la capacité nominale de 60 000 tonnes par an, l’investissement total de Rincón ressort à environ 35 900 € par tonne annuelle de capacité. Si l’on retient la cible antérieure de 53 000 tonnes par an, on monte à environ 40 642 € par tonne annuelle. Ce ratio ne dit pas tout, mais il donne un ordre de grandeur concret de l’intensité capitalistique du projet.
Troisième indicateur dérivé : le financement externe de 1,175 milliard de dollars couvre environ 47 % du budget total de 2,5 milliards de dollars. Autrement dit, près de la moitié de l’investissement est sécurisée par dette ou financement institutionnel, ce qui réduit la pression immédiate sur le bilan du groupe.
À mes yeux, Rincón est le vrai juge de paix. Si le site entre en production dans les délais annoncés et atteint son profil de montée en puissance, Rio Tinto gagnera une crédibilité immédiate dans le lithium. Dans le cas contraire, le groupe restera perçu comme un entrant tardif malgré sa puissance financière.
L’extraction directe du lithium reste une promesse, mais une promesse surveillée
La source d’origine évoquait l’extraction directe du lithium, ou DLE. Le sujet mérite d’être cadré. Cette technologie vise à extraire plus vite et plus sélectivement le lithium contenu dans les saumures, avec une empreinte au sol potentiellement plus faible que les bassins d’évaporation classiques. Sur le papier, l’intérêt est évident : réduction des délais de traitement, meilleur rendement de récupération et flexibilité accrue sur des sites en altitude.
Mais il faut rester factuel : à ce stade, les performances détaillées de Rio Tinto sur la DLE dans Rincón ne sont pas pleinement communiquées dans les documents consultés. Le bon terme ici est donc non communiqué pour plusieurs paramètres techniques clés, notamment le taux de récupération précis, la consommation d’eau par tonne produite ou le coût opérationnel cible.
Mon opinion est claire : la DLE est crédible industriellement, mais elle n’efface pas le risque d’exécution. Dans le lithium, l’écart entre une promesse technologique et une production stable à l’échelle commerciale reste énorme.
Le marché des batteries pousse encore la demande, malgré la pression sur les prix
Le calendrier choisi par Rio Tinto peut surprendre, car les prix du lithium ont corrigé après les sommets de 2022-2023. Pourtant, la demande aval reste solide. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la capacité mondiale nominale de fabrication de batteries lithium-ion a dépassé 4 TWh fin 2025, en hausse d’environ 30 % sur un an. Toujours selon l’AIE, la demande mondiale de batteries pour véhicules électriques atteindrait environ 1,2 TWh en 2025 et grimperait à près de 3 TWh en 2030 dans les scénarios centraux.
Autre élément nouveau absent de la source initiale : la chimie LFP prend désormais le dessus. Selon l’AIE, les batteries lithium-fer-phosphate ont représenté plus de 55 % des batteries de véhicules électriques déployées dans le monde en 2025, contre près de 50 % en 2024. Cette évolution compte pour les producteurs de lithium, car elle réduit la dépendance au nickel et au cobalt, mais elle ne réduit pas le besoin en lithium lui-même.
En clair, la pression ne disparaît pas ; elle se déplace. Le lithium reste le socle commun de plusieurs chimies dominantes, même lorsque la hiérarchie entre NMC et LFP change.
La concurrence reste plus grosse aujourd’hui, mais l’écart peut se resserrer vite
Pour situer Rio Tinto, il faut regarder les leaders installés. Selon le rapport annuel 2024 de SQM, sa capacité annuelle de production de carbonate de lithium atteint environ 210 000 tonnes, à laquelle s’ajoutent 40 000 tonnes de capacité d’hydroxyde de lithium, avec une extension vers 100 000 tonnes d’hydroxyde visée d’ici fin 2025. Dit autrement, SQM reste, à date, en avance sur le seul segment carbonate.
Quatrième indicateur dérivé : si Rio Tinto dépasse 200 000 tonnes LCE en 2028, son objectif restera inférieur d’environ 4,8 % à la capacité actuelle de carbonate de SQM prise isolément à 210 000 tonnes. L’écart est donc réel, mais il n’est plus massif. Pour un entrant tardif, c’est précisément ce qui rend le dossier sérieux.
Selon les données officielles et rapports d’entreprise consultés, Rio Tinto se distingue aussi par la diversité géographique potentielle de ses actifs : Argentine avec Rincón, Olaroz, Fénix et Sal de Vida, Australie avec Mt Cattlin, et Europe avec Jadar en Serbie. Ce dernier projet reste très sensible politiquement, mais il peut changer l’échelle européenne du groupe si le calendrier repart réellement.
Jadar reste l’option européenne la plus stratégique du groupe
La source fournie parlait surtout de l’Europe comme débouché. En réalité, la pièce européenne la plus stratégique dans le portefeuille de Rio Tinto s’appelle Jadar, en Serbie. Selon Rio Tinto, le projet a le potentiel de produire 55 000 tonnes par an de carbonate de lithium qualité batterie, sur la base des objectifs publiés lors de la décision d’investissement annoncée en 2021.
Cette donnée change la lecture d’ensemble. Si Jadar avançait en parallèle de l’Argentine, Rio Tinto disposerait d’un point d’ancrage directement connecté à l’industrie automobile européenne. Cela réduirait partiellement la dépendance du continent aux flux extra-européens, même si le raffinage et les cellules restent aujourd’hui très concentrés en Asie.
Selon l’AIE, la Chine représentait encore plus de 80 % de la capacité mondiale de fabrication de batteries lithium-ion fin 2025, tandis que l’Union européenne et les États-Unis pesaient chacun autour de 6 à 7 %. Le sujet n’est donc pas seulement minier. Il touche aussi à la sécurité industrielle, au raffinage et à la transformation.
À mon sens, c’est là que Rio Tinto peut vendre son récit le plus solide : pas seulement produire du lithium, mais produire du lithium dans des juridictions que les industriels européens jugent stratégiques.
Le marché n’est pas freiné par la géologie, mais par la vitesse d’exécution
Les discours alarmistes sur une pénurie géologique méritent d’être nuancés. Selon l’AIE, les réserves mondiales de lithium atteignent environ 37 millions de tonnes. L’agence estime que ce volume représente environ 2,5 fois la demande cumulée projetée entre 2026 et 2040 dans son scénario net zéro le plus exigeant. Elle ajoute que les réserves mondiales ont progressé d’environ 75 % entre 2020 et 2025.
Le vrai problème n’est donc pas l’absence de lithium dans le sous-sol. Le problème, c’est la capacité à financer, autoriser, construire puis exploiter les projets assez vite. C’est exactement sur ce terrain que Rio Tinto veut faire la différence : puissance de bilan, grands projets, portefeuille multi-sites et accès au financement international.
Cette lecture me paraît la bonne. Dans le lithium, gagner ne consiste pas à posséder des ressources sur le papier. Gagner consiste à transformer ces ressources en tonnes vendables, de qualité batterie, dans les délais promis.
Données clés à retenir sur le dossier Rio Tinto lithium
Selon Rio Tinto, l’acquisition d’Arcadium Lithium a été finalisée le 6 mars 2025 pour 6,7 milliards de dollars, soit 5 780 000 000 €. Selon le même communiqué, la capacité visée du portefeuille lithium doit dépasser 200 000 tonnes LCE par an d’ici 2028.
Selon Rio Tinto, Rincón représente 2,5 milliards de dollars d’investissement, soit 2 154 000 000 €, avec un financement sécurisé de 1,175 milliard de dollars, soit 1 012 000 000 €. La capacité cible du site atteint 60 000 tonnes par an, avec une première production attendue en 2028 et une montée en puissance sur trois ans.
Selon l’AIE, le marché aval reste porteur : plus de 4 TWh de capacité mondiale de batteries lithium-ion fin 2025, plus de 55 % du marché EV en LFP, et une demande de batteries EV proche de 3 TWh à l’horizon 2030.
Selon SQM, un concurrent direct déjà installé affiche environ 210 000 tonnes de capacité annuelle de carbonate de lithium. Rio Tinto n’est donc pas encore le leader de fait, mais son objectif le place clairement dans le groupe de tête.
Source d’autorité : communiqué officiel de Rio Tinto sur l’acquisition d’Arcadium Lithium
Mon avis :
Avis d’expert : stratégie crédible et bien financée : Rio Tinto a déjà sécurisé Arcadium pour 5 775 400 000 € et vise plus de 200 000 t/an, ce qui donne une vraie masse critique. Limite nette : le pari reste exposé au cycle du lithium et à l’exécution industrielle du DLE, encore loin d’être banalisée.





