La central nucléaire de Almaraz est au cœur d’un vif débat énergétique en Espagne. Avec la date de son fermeture prévue en 2027 approchant, les enjeux économiques pour la région d’Extremadura, l’industrie et les entreprises sont cruciaux alors que le gouvernement maintient son calendrier de fermeture nucléaire.

La centrale nucléaire de Almaraz : Entre la fin programmée et la pression pour continuer

La centrale nucléaire de Almaraz est devenue le centre des débats énergétiques en Espagne. À moins de deux ans de la date fixée pour son arrêt, la région d’Estrémadure, son tissu industriel, et les entreprises du secteur électrique restent dans l’attente d’une décision claire sur le maintien de l’exploitation de la centrale au-delà de la date prévue.

Bien que le gouvernement ait officiellement affirmé son engagement envers le calendrier de fermeture nucléaire convenu avec les entreprises, l’industrie et de nombreux acteurs économiques font pression pour prolonger la durée d’exploitation d’Almaraz. De leur côté, le Ministère de la Transition écologique et le Défi démographique (MITECO) n’ont pas encore clarifié la situation future de l’installation ni fourni les études socio-économiques promises pour la région.

Un arrêt sans plan clair pour l’Estrémadure

Le ministère de la Transition écologique a chargé l’Institut de la transition juste de réaliser une analyse socio-économique spécifique sur la fermeture de Almaraz, visant à évaluer son impact sur l’Estrémadure et à concevoir un plan de réactivation économique. Cette tâche figure dans le plan de travail de l’organisme pour 2025 dans le cadre de la Stratégie de transition juste.

Passé le délai imparti, aucun rapport détaillé n’a été rendu public concernant les conséquences de la cessation d’activité dans la région, ni le programme de soutien économique attendu. De plus, dans le projet de plan de travail pour 2026, toute référence explicite à ce rapport a été omise, noyée dans un paragraphe général concernant les analyses sectorielles de la décarbonisation.

Le ministère insiste sur le fait que l’Institut de la transition juste travaille toujours sur cette analyse, indiquant que la référence a été intégrée dans un cadre d’action plus large. Cependant, sur le terrain, il se généralise une inquiétude quant à l’absence d’un relais économique dûment préparé, surtout à l’approche des échéances de fermeture.

La Stratégie de transition juste actuelle reconnaît que la fermeture de centrales nucléaires, bien que planifiée selon des calendriers connus et acceptés, n’a pas été accompagnée en Espagne par des politiques de reconversion efficaces. Les cas de Garoña et Zorita sont des exemples de fermetures effectuées sans plans solides de réactivation économique ou territoriale, entraînant des effets notables sur l’emploi et les finances municipales.

Le document stratégique reconnaît une autocritique, admettant que, dans de nombreux cas, les prorogations ont été prioritaires par rapport à la préparation d’alternatives productives, un schéma jugé défaillant. Malgré ce constat, la situation en Estrémadure suscite des craintes de voir le territoire se retrouver dans une position similaire, sans un programme détaillé et opérationnel accompagnant la fin d’activité de Almaraz.

La stratégie prévoit des conventions de transition juste pour les zones touchées par des fermetures nucléaires, visant à synchroniser la fermeture des installations avec l’arrivée de nouveaux projets industriels, énergétiques ou d’innovation. Ces conventions devraient théoriquement inclure un financement spécifique, des priorités d’aides publiques, et des avantages liés à l’utilisation des infrastructures énergétiques, comme la capacité d’évacuation électrique de la centrale. Toutefois, pour l’instant, aucun plan concret n’est en place en Estrémadure, même si la date officielle de fermeture approche.

Almaraz, première étape du calendrier nucléaire

Almaraz est la première centrale nucléaire intégrée au calendrier de fermeture établi entre Iberdrola, Endesa, Naturgy, EDP, et l’entreprise publique Enresa en 2019. Conformément à cet accord, Almaraz I devrait être déconnectée en 2027 et Almaraz II en 2028, initiant ainsi le processus menant à l’arrêt total de l’énergie nucléaire prévu pour 2035.

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Toutefois, les propriétaires ont déjà fait une démarche officielle pour modifier ce plan : Iberdrola, Endesa, et Naturgy ont demandé au gouvernement d’étendre l’exploitation de la centrale jusqu’en 2030. Si cette demande se concrétise, cela retarderait de trois ans les dates prévues pour l’arrêt de ses deux réacteurs.

Il est largement admis dans le secteur qu’un possible report de la fermeture de Almaraz aurait un effet domino sur les autres centrales nucléaires. Pour éviter que plusieurs phases de démantèlement complexes coïncident, les entreprises suggèrent qu’il faudrait également ajuster les fermetures d’autres centrales telles que Ascó I, Cofrentes, ou Ascó II, et même réexaminer le calendrier final de Vandellós II et Trillo.

Simultanément, le gouvernement a lancé une consultation publique sur la nouvelle Stratégie de transition juste, qui devrait également aborder les plans de fermeture des centrales nucléaires. Ce processus de participation, cependant, ne résout pas en soi le mystère de savoir si Almaraz continuera à fonctionner après les dates actuelles de sa licence.

Les « lignes rouges » du gouvernement et le rôle du CSN

Le gouvernement a réitéré que le calendrier de fermeture échelonnée reste la feuille de route officielle. Le président Pedro Sánchez a souligné que l’accord de 2019 avec les entreprises électriques pour le démantèlement progressif des centrales nucléaires « sera respecté », tout en admettant que les demandes de prorogation pourraient être étudiées si certaines conditions sont respectées.

Ces conditions, définies comme des « lignes rouges », incluent trois exigences majeures : garantir la sécurité nucléaire et radiologique ; assurer que la continuité de la centrale contribue effectivement à la sécurité de l’approvisionnement ; et que l’extension de la durée de vie n’entraîne pas de coûts supplémentaires pour les consommateurs ni pour les finances publiques. Autrement dit, aucune exonération fiscale ou aide n’est acceptée qui pourrait transférer le coût aux citoyens pour maintenir la centrale opérationnelle.

Dans ce contexte, la clé technique repose sur le Conseil de sécurité nucléaire (CSN), qui doit émettre l’avis requis sur la prorogation de l’exploitation. La réglementation accorde au régulateur un délai jusqu’au 1er septembre 2027 pour transmettre son opinion au MITECO, mais des sources proches de l’organisme indiquent que le rapport pourrait être prêt au plus tard en mai et envoyé par la suite au ministère pour qu’il prenne la décision finale.

Le document du CSN devra inclure une évaluation globale de la sécurité de la centrale, en mettant particulièrement l’accent sur le vieillissement de ses équipements, la gestion de l’exploitation, l’organisation interne et le respect de la réglementation en vigueur. Il examinera des éléments tels que la mise à jour de l’Étude de sécurité, les spécifications techniques de fonctionnement, les plans d’urgence, les programmes de suivi et le fameux Plan de gestion de la vie.

Le président du CSN, Juan Carlos Lentijo, a insisté sur le fait que toute décision sera prise uniquement sur des « critères techniques » et en tenant compte de la sécurité nucléaire et de la protection radiologique de la population et de l’environnement. Selon différentes sources, les premiers brouillons de travail pour le rapport auraient déjà reçu le soutien de la plupart des conseillers.

Cependant, le facteur temps pèse sur le processus. L’achat de combustible nucléaire (uranium enrichi) constitue une sorte de point de non-retour : la prochaine recharge de Almaraz I est prévue entre mars et mai. Si elle est planifiée en tant que dernière recharge, alignée sur la fermeture de 2027 à 2028, la possibilité de prolonger l’exploitation jusqu’en 2030 serait pratiquement bloquée.

La vision de l’industrie : sécurité de l’approvisionnement et prix

Face à la prudence du gouvernement, les organisations d’entreprises ont intensifié leur soutien en faveur de la continuité de Almaraz et des autres centrales nucléaires. Lors d’une journée organisée par la CEOE pour analyser l’impact économique de la fermeture, le syndicat a souligné le rôle stratégique de cette technologie pour garantir l’approvisionnement et offrir des coûts énergétiques compétitifs.

L’Alliance pour la compétitivité industrielle espagnole, qui regroupe de grands secteurs électro-intensifs, insiste sur le fait que la contribution nucléaire est « indispensable » pour l’industrie, à la fois pour sa capacité de production continue et son effet modérateur sur les prix. Selon ce secteur, sans l’énergie nucléaire, la facture d’électricité pour les usines serait considérablement plus élevée et volatile.

Le président de la CEOE, Antonio Garamendi, a demandé que le débat sur Almaraz et sur l’ensemble du parc nucléaire soit abordé de manière « non idéologique » et avec une neutralité technologique. Selon lui, le système énergétique espagnol nécessite toutes les sources disponibles — renouvelables, gaz et nucléaire — pour réaliser un équilibre entre prix, sécurité d’approvisionnement et décarbonisation.

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En clôturant ces journées, Garamendi a soutenu que l’énergie nucléaire contribue à un prix « raisonnable » de l’électricité en tant que « source d’énergie de base », renforçant l’approvisionnement en période de tension sur le marché. Il a également rappelé l’ apagón du 28 avril comme exemple de l’importance d’avoir une production stable pour soutenir le réseau.

Le président de Forum Nucléaire, Ignacio Araluce, a exprimé des vues similaires, considérant que prolonger la vie des réacteurs existants « fait sens ». À ses yeux, les centrales respectent les normes environnementales et de sécurité exigées, et aident à contenir les émissions de CO2, remettant ainsi en question la décision de se passer d’actifs déjà construits et opérationnels.

L’étude de Monitor Deloitte et l’économie pour l’industrie

Une partie importante des arguments en faveur de la prorogation repose sur l’étude « La contribution de l’énergie nucléaire à la compétitivité industrielle en Espagne », réalisée par Monitor Deloitte. Ce rapport conclut que prolonger la vie opérationnelle du parc nucléaire au-delà du calendrier actuel pourrait permettre une économie directe proche de 1,400 millions d’euros par an pour l’industrie espagnole.

Ce calcul se base sur une baisse du prix de l’électricité d’environ 14-15 euros par mégawattheure (MWh) par rapport au scénario de fermeture. Selon le document, cette réduction profiterait à des secteurs intensifs en consommation électrique tels que la métallurgie, la chimie, la céramique ou le papier, où l’économie pourrait représenter entre 6% et 24% du bénéfice net.

Le rapport estime le coût énergétique actuel pour l’industrie espagnole, qui emploie environ 2,2 millions de personnes, à environ 15,500 millions d’euros par an. À cette somme s’ajoute la forte volatilité récente : si l’on prend 2019 comme année de référence — lorsque le calendrier de fermeture a été convenu —, les coûts ont été multipliés par 2,2 en 2022 et par 1,4 en 2023, largement en raison de la hausse des matières premières énergétiques.

Monitor Deloitte souligne qu’en moyenne, l’énergie représente environ 25% du bénéfice opérationnel des entreprises industrielles, un pourcentage encore plus élevé dans les activités électro-intensives. De ce fait, une réduction du prix de l’électricité, résultant du maintien de la production nucléaire, a un impact direct sur la compétitivité des usines.

Le rapport indique que les économies réalisées grâce à une facture énergétique plus basse pourraient être consacrées à des investissements matériels, à la création d’emplois, au paiement d’impôts ou à la distribution de dividendes. En outre, il estime un second bloc d’économies potentielles — également d’environ 1,400 millions d’euros par an — lié au retard et à la réduction future des coûts des technologies de stockage telles que les batteries, en disposant de plus de temps pour faire baisser leurs prix.

Consommation continue et impact territorial

Un autre argument de l’analyse concerne la cohérence entre la nature de l’énergie nucléaire et le profil de consommation de l’industrie. L’étude souligne que de nombreuses activités industrielles présentent des demandes électriques continues, supérieures à 6,000 heures par an, nécessitant une production stable et disponible 24 heures sur 24.

Il est rappelé que l’énergie nucléaire a apporté environ 20% de l’électricité en Espagne en 2024, avec environ 7,700 heures équivalentes de fonctionnement. Cette capacité de production constante est jugée adéquate pour soutenir des processus de production qui ne peuvent pas être interrompus sans engendrer des coûts ou des risques supplémentaires.

D’un point de vue géographique, la consommation électrique industrielle se concentre particulièrement en Catalogne, Pays Basque, Andalousie et Communauté valencienne, qui totalisent environ 60% du total grâce à la présence de grands clusters électro-intensifs. Ces communautés seraient également parmi les plus bénéficiaires d’un scénario de prix plus bas lié au maintien du parc nucléaire.

L’étude note que d’autres régions avec des consommations industrielles inférieures à la moyenne, comme Estrémadure ou Cantabrie, sont en phase d’augmentation de la demande électrique due à leurs projets de développement industriel et à des processus d’électrification. Dans le cas de l’Estrémadure, cette hausse attendue coïncide avec l’incertitude concernant l’avenir de la centrale de Almaraz, alimentant ainsi le débat régional sur la nécessité de prolonger son fonctionnement.

Gaz, sécurité d’approvisionnement et émissions de CO2

Un aspect pertinent de l’étude de Deloitte aborde les conséquences de la substitution de la production nucléaire par du gaz. Le rapport soutient que la fermeture des centrales entraînerait une utilisation accrue de cycles combinés, engendrant des coûts supérieurs et une plus grande exposition à la volatilité des marchés internationaux du gaz et des droits d’émission de CO2.

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Les auteurs décrivent la production nucléaire comme un “assurance” contre les fluctuations du gaz, en rappelant que durant la crise énergétique de 2022, le fonctionnement du parc nucléaire aurait permis d’éviter des surcoûts évalués à environ 5,000 millions d’euros, soit environ 0,4% du PIB.

Sur le plan climatique, le maintien de la puissance nucléaire se positionne comme un outil essentiel pour respecter les engagements européens en matière de réduction des émissions. Les estimations de Deloitte indiquent que prolonger la durée de vie du parc permettrait d’éviter l’émission d’environ 14 millions de tonnes de CO2 par an en 2035, en remplaçant des générations de combustibles fossiles plus polluants.

Le rapport souligne également que cette production électrique sans émissions est utile pour le développement de nouveaux vecteurs énergétiques, tels que l’hydrogène renouvelable ou certains combustibles synthétiques, qui nécessitent de grandes quantités d’électricité décarbonisée pour leur fabrication.

Energies renouvelables, transition écologique et position politique

Parallèlement au débat sur Almaraz, le gouvernement réaffirme sa priorité pour les énergies renouvelables. Pedro Sánchez a souligné à plusieurs reprises que l’Espagne dispose de ressources solaires et éoliennes abondantes, permettant au pays de se positionner parmi les États européens avec la plus grande proportion d’électricité provenant de sources propres.

L’exécutif défend que cette orientation renouvelable a contribué à ce que le prix moyen de l’électricité en Espagne soit inférieur à celui d’autres pays de l’UE, et il s’engage à ne pas ralentir leur déploiement. Dans ce cadre, la fermeture nucléaire est perçue comme une partie d’une stratégie plus large de décarbonisation, visant à instaurer un modèle énergétique durable à long terme.

Cependant, le gouvernement précise qu’il est disposé à examiner les demandes de prorogation comme celle de Almaraz tant qu’elles respectent les conditions déjà énoncées et n’entrainent pas de coûts supplémentaires pour les consommateurs ou le budget public. Les entreprises, pour leur part, ont pour le moment renoncé à exiger des réductions fiscales préalables comme condition pour demander l’extension de la durée de vie de la centrale en Estrémadure, tentant ainsi de s’aligner sur les « lignes rouges » fixées par l’exécutif.

Cette tension entre la feuille de route officielle de fermeture et les demandes de l’industrie, ainsi que la pression territoriale en Estrémadure, maintient ouvert un débat qui dépasse le cadre d’une seule centrale. Les décisions prises concernant Almaraz sont perçues comme un précédent crucial pour l’ensemble du parc nucléaire espagnol et pour la planification énergétique des années à venir.

Dans ce contexte, l’avenir de la centrale nucléaire de Almaraz reste en attente de plusieurs éléments qui doivent encore s’imbriquer : le rapport définitif du Conseil de sécurité nucléaire, la décision politique du MITECO, la capacité du gouvernement à mettre en place un plan de transition économique réel pour l’Estrémadure, et la dynamique entre les renouvelables, le gaz et le nucléaire dans la conception du système électrique. La manière dont cette combinaison sera résolue influencera tant l’évolution des prix de l’énergie pour l’industrie que le rythme de la transition écologique en Espagne.

Mon avis :

La centrale nucléaire de Almaraz est au cœur d’un débat complexe en Espagne, oscillant entre les enjeux de sécurité énergétique et de transition écologique. Bien qu’elle garantisse une production stable et économique, son avenir soulève des préoccupations face à l’absence de plans de reconversion clairs pour la région, amplifiant les risques socio-économiques post-fermeture.

Les questions fréquentes :

Qu’est-ce que la centrale nucléaire d’Almaraz ?

La centrale nucléaire d’Almaraz est un site clé dans le débat énergétique en Espagne. Elle est située en Extremadura et fait face à un potentiel des fermetures prévu pour 2027 et 2028. Le futur de cette centrale soulève des questions concernant son extension de fonctionnement et ses impacts socio-économiques sur la région.

Quel est le calendrier de fermeture prévu pour Almaraz ?

Selon un accord signé en 2019, Almaraz I devrait être déconnectée en 2027 et Almaraz II en 2028. Cependant, les propriétaires de la centrale demandent une prolongation de son exploitation jusqu’en 2030, ce qui pourrait retarder ces échéances de trois ans.

Quel impact le retrait d’Almaraz aura-t-il sur l’économie régionale ?

Le ministère de la Transition Écologique n’a pas encore publié d’études sur les conséquences économiques de la fermeture d’Almaraz. Cela suscite des inquiétudes, car un plan de reconversion économique est nécessaire pour compenser la perte d’emplois et de revenus dans la région, mais il n’est pas encore en place.

Quelles sont les conditions pour une éventuelle prolongation de la centrale ?

Le gouvernement a établi des "lignes rouges" pour examiner les demandes de prolongation. Ces conditions incluent la garantie de la sécurité nucléaire, une contribution efficace à la sécurité de l’approvisionnement, et l’absence de coûts supplémentaires pour les consommateurs ou les finances publiques.

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