À plus de 500 km dans l’océan Indien, au large de Madagascar, le concept Baobab Waterfall imaginé par Ahmad Eghtesad promet de produire de l’énergie propre, cultiver des denrées et accompagner la réinsertion sociale depuis une structure flottante pensée comme un futur pôle touristique.
Le Baobab Waterfall vise juste sur un point : Madagascar a un vrai problème d’énergie
Le concept imaginé par Ahmad Eghtesad part d’un constat solide. À Madagascar, l’accès à l’électricité reste faible à l’échelle du pays. Selon la Banque mondiale, le taux d’électrification tourne autour de 30 %, ce qui signifie qu’environ 7 Malgaches sur 10 vivent encore sans électricité. La même institution précise aussi que plus de 500 000 foyers ont déjà gagné un accès au courant grâce à des programmes récents mêlant réseau classique et solutions hors réseau.
Ce contexte donne du sens au projet. La proposition ne consiste pas à poser un simple objet architectural spectaculaire au large de l’île. Elle prétend répondre à une tension structurelle : produire de l’énergie propre, soutenir une activité agricole, et servir de support à un programme social. Sur le papier, l’intuition est cohérente. Dans les faits, il faut tout de suite rappeler une limite : la plupart des données techniques du concept restent non communiquées.
Le projet a été développé dans le cadre du concours 2026 de la Fondation Jacques Rougerie – Académie des beaux-arts, qui récompense chaque année des visions architecturales liées à la mer, aux zones inondables ou à l’espace. Autrement dit, on parle d’un projet prospectif, pas d’un chantier lancé ni d’une infrastructure financée.
Une centrale flottante inspirée du baobab, mais sans fiche technique complète
Le cœur du concept repose sur une “cascade océanique profonde” continue. L’idée avancée est simple à résumer : capter, rediriger et faire circuler de grands volumes d’eau de mer à travers une structure offshore afin de produire de l’électricité renouvelable. La tour centrale accueille aussi des serres transparentes. Le projet mélange donc production énergétique, culture vivrière et programme bâti.
Le problème, c’est que la source de départ ne donne ni puissance installée, ni débit, ni rendement, ni coût, ni calendrier, ni profondeur exacte d’exploitation, ni mode de raccordement au réseau malgache. Même la distance “à plus de 500 kilomètres” au large appelle une question logistique immédiate : comment transporter l’électricité jusqu’à la côte, à quel coût, avec quelles pertes, et via quelle infrastructure sous-marine ? Sur ce point, non communiqué.
Je trouve l’idée visuellement forte, mais techniquement sous-documentée. Tant qu’aucune fiche projet officielle détaillée n’est publiée, il faut traiter le Baobab Waterfall comme une vision d’architecture énergétique, pas comme une solution industrialisable prête à être comparée ligne à ligne à une centrale offshore réelle.
Le vrai référentiel technique, ce sont les projets OTEC et les systèmes à eau de mer profonde
Pour juger la crédibilité du projet, il faut le rapprocher de technologies existantes. La plus proche est l’OTEC — conversion de l’énergie thermique des mers — qui exploite l’écart de température entre l’eau chaude de surface et l’eau froide profonde. Le Baobab Waterfall n’est pas présenté explicitement comme une unité OTEC pure, mais il s’inscrit clairement dans la famille des infrastructures marines qui mobilisent de l’eau profonde en très grand volume.
Selon Makai Ocean Engineering, son installation OTEC actuelle de 100 kW utilise une conduite d’eau froide de 40 pouces de diamètre, soit 101,6 cm, depuis une profondeur d’environ 2 200 pieds, soit 671 mètres. La même société indique qu’une centrale OTEC offshore de 10 MW nécessiterait des conduites verticales d’environ 13 pieds de diamètre, soit 3,96 mètres, depuis 3 300 pieds, soit 1 006 mètres. Pour une version de 100 MW, on passe à des conduites d’environ 33 pieds, soit 10,06 mètres, à profondeur comparable.
Cette comparaison apporte un premier élément neuf et utile : dès qu’on vise une puissance sérieuse en mer, l’échelle industrielle devient énorme. Les diamètres de conduites, les efforts mécaniques, l’ancrage, la corrosion, la maintenance et la stabilité de plateforme changent totalement de catégorie. Le rendu du Baobab Waterfall laisse deviner une structure monumentale ; les chiffres observés sur les références OTEC confirment qu’une telle ambition exigerait effectivement une ingénierie hors norme.
Première métrique dérivée : l’échelle réelle des conduites montre un saut brutal entre démonstrateur et centrale
Le passage de 100 kW à 10 MW chez Makai Ocean Engineering ne représente pas une simple montée en puissance linéaire. On passe d’une conduite de 1,016 mètre de diamètre à une conduite d’environ 3,96 mètres. Cela représente un diamètre multiplié par 3,9. Pour la version 100 MW, le diamètre grimpe à 10,06 mètres, soit près de 9,9 fois celui du démonstrateur de 100 kW.
Ce calcul compte, car il rappelle une chose simple : un concept offshore qui promet de “power a nation” ne joue plus dans le registre du prototype design. Il bascule dans celui des méga-infrastructures marines. À ce niveau, la beauté formelle ne suffit pas. Il faut des chiffres de portance, de pompage, de raccordement et de maintenance lourde. Ici, ils manquent.
Deuxième métrique dérivée : le prix de l’électricité de référence reste élevé sur les démonstrateurs
Makai Ocean Engineering indique discuter d’une revente du surplus électrique au tarif d’environ 19 cents de dollar par kWh. Converti au taux de change de la Banque centrale européenne au 19 juin 2026, soit 1 USD = 0,8627 EUR, cela donne environ 0,16 €/kWh. Cette conversion sert de simple ordre de grandeur, pas de coût officiel du Baobab Waterfall, puisque son prix du kWh est non communiqué.
Ce repère reste utile. Il montre qu’une énergie marine basée sur eau profonde n’entre pas d’emblée dans la catégorie des électrons les moins chers. Elle peut en revanche prendre du sens dans des contextes insulaires où le diesel importé, la logistique carburant et l’irrégularité du réseau renchérissent le coût réel de l’électricité.
Le projet est plus crédible comme hub multiusage que comme réponse unique à la crise énergétique
La force du Baobab Waterfall, ce n’est pas sa promesse électrique seule. C’est son assemblage de fonctions. Serres intégrées, production d’énergie, programme social, puis bascule vers une activité de resort : l’objet cherche à mutualiser les usages pour mieux justifier son coût potentiel. Et sur ce terrain, il existe des précédents partiels qui valident au moins la logique de combinaison.
Dans le tourisme insulaire, les systèmes SWAC de climatisation par eau de mer profonde offrent un exemple concret. Selon Airaro, cette technologie peut réduire la consommation électrique de climatisation de plus de 90 %, avec un COP supérieur à 30. Le cas de l’InterContinental Bora Bora Resort & Thalasso Spa, documenté par la World Sustainable Hospitality Alliance et par Geocean, montre qu’un hôtel peut exploiter l’eau profonde pour réduire d’environ 90 à 95 % ses besoins énergétiques liés à la climatisation.
Ce n’est pas la même technologie que celle décrite pour le Baobab Waterfall. Mais c’est un cas d’usage concret qui prouve qu’une infrastructure marine fondée sur l’eau profonde peut servir un complexe touristique, avec bénéfice énergétique réel. La partie “devenir un resort” paraît donc moins fantaisiste que la promesse “alimenter une nation”. À mon sens, le futur segment hôtelier du projet est la brique la plus crédible du triptyque.
Madagascar a aussi un problème carcéral, et la source de départ ne force pas le trait
Le second pilier du concept touche à la réhabilitation sociale. Là encore, l’idée peut sembler excessive, mais elle part d’un problème documenté. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, l’extrême surpopulation dans certaines prisons malgaches approche 1 000 %. L’organisme ajoute qu’environ la moitié de la population carcérale se trouve en détention préventive. Un autre document onusien relatif à 2023 mentionne un taux national d’occupation carcérale de 113 %.
Autrement dit, le lien établi par le projet entre tension sociale, pauvreté structurelle et saturation des établissements pénitentiaires ne sort pas de nulle part. En revanche, la solution proposée reste très spéculative. Transformer une plateforme énergétique offshore en centre de réhabilitation puis en resort suppose des protocoles de sécurité, de transport, de gouvernance, de santé et de droit totalement absents de la description disponible.
Sur ce volet, mon avis est net : le diagnostic est sérieux, mais la traduction architecturale reste beaucoup plus fragile que le discours. Une prison ou un centre de réhabilitation en mer n’est pas seulement un programme bâti. C’est une machine institutionnelle. Et ici, cette machine n’est pas décrite.
Le marché local avance surtout via le réseau, le solaire hors réseau et les raccordements ciblés
Les données les plus concrètes sur l’énergie à Madagascar montrent une trajectoire bien différente. Selon la Banque mondiale, plus de 500 000 foyers ont déjà obtenu un accès à l’électricité via des projets récents, avec 1 500 kilomètres de lignes prolongées et 500 centres de santé électrifiés. Le rapport d’avancement du projet LEAD précise qu’au 16 août 2024, 38 000 ménages avaient reçu un nouvel accès on-grid, tandis que 234 134 ménages et entreprises avaient reçu un accès off-grid. Le même document fixe des objectifs de clôture à 200 000 raccordements on-grid et 700 000 accès off-grid.
Ces chiffres donnent un enseignement clair. Le déploiement le plus rapide passe aujourd’hui par un mix pragmatique : extensions de réseau, kits solaires, mini-réseaux et raccordements sociaux. Pas par une méga-structure flottante unique.
Autre métrique dérivée : à la date du 16 août 2024, le segment on-grid n’avait atteint que 19 % de sa cible de 200 000 ménages, tandis que l’off-grid avait déjà atteint environ 33,4 % de sa cible de 700 000 accès. Le hors réseau avance donc plus vite dans l’exécution observée. Ce point compte beaucoup, car il suggère que la réponse la plus efficace à court terme reste distribuée, modulaire et terrestre.
Le Baobab Waterfall manque de chiffres là où ses concurrents indirects en ont déjà
Pour enrichir le sujet au-delà de la source d’origine, la comparaison la plus honnête consiste à regarder ce que les solutions voisines publient réellement :
1. Références techniques disponibles chez les acteurs existants
Makai Ocean Engineering publie des profondeurs, diamètres de conduites et un tarif indicatif de revente de l’électricité. Airaro publie des gains énergétiques supérieurs à 90 % sur le SWAC. Geocean documente des prises d’eau profonde installées jusqu’à 880 mètres de profondeur pour le cas de Bora Bora. Face à cela, le Baobab Waterfall ne communique ni débit, ni puissance, ni coût, ni profondeur, ni capacité agricole, ni nombre de résidents.
2. Cas d’usage concrets déjà observés
Les systèmes à eau de mer profonde fonctionnent déjà pour le refroidissement hôtelier ou tertiaire. Les démonstrateurs OTEC existent aussi, mais à petite échelle. En clair : une partie de la promesse est validée par le réel, mais pas dans les proportions suggérées par le projet.
3. Contexte pays beaucoup plus orienté vers le déploiement distribué
Selon le FMI, Madagascar s’est doté d’un compact énergétique national visant 80 % d’accès à l’électricité d’ici 2030. Cette trajectoire suppose une montée en cadence de solutions déployables vite. Dans ce cadre, une icône offshore pourrait jouer un rôle démonstrateur ou symbolique. Elle ne semble pas alignée, à ce stade, avec le cœur du chantier national.
Ce que le projet apporte malgré tout de neuf
Le mérite du Baobab Waterfall est ailleurs. Il force à penser les infrastructures marines autrement. Pas comme une centrale isolée, mais comme un support de production, de culture, d’accueil et de reconversion. Sur le plan éditorial comme sur le plan conceptuel, c’est sa meilleure idée.
Au minimum, cinq apports nouveaux ressortent clairement des recherches :
1. Selon la Banque mondiale, plus de 500 000 foyers ont déjà obtenu l’électricité à Madagascar via des programmes récents.
2. Selon la même source, 1 500 km de lignes ont été étendus et 500 centres de santé ont été électrifiés.
3. Selon Makai Ocean Engineering, un démonstrateur OTEC de 100 kW fonctionne avec une conduite de 40 pouces à 2 200 pieds de profondeur.
4. Selon Makai Ocean Engineering, une centrale offshore de 100 MW exigerait des conduites verticales d’environ 33 pieds de diamètre à 3 300 pieds de profondeur.
5. Selon Airaro et le cas InterContinental Bora Bora, l’eau de mer profonde peut réduire d’environ 90 à 95 % les besoins énergétiques de climatisation dans l’hôtellerie.
6. Selon l’OHCHR, certaines prisons malgaches approchent 1 000 % de surpopulation.
7. Selon le FMI, le pays vise 80 % d’accès à l’électricité d’ici 2030.
Pourquoi l’idée séduit visuellement, mais doit encore faire ses preuves sur le fond
Le rendu 3D du projet impressionne parce qu’il met en scène une architecture qui veut tout faire. Produire, nourrir, réparer, puis rentabiliser. Cette ambition attire. Mais elle crée aussi un risque classique : plus un concept promet, plus il doit documenter.
À ce stade, les vraies questions restent ouvertes : puissance nette produite, coût total, coût du kWh, méthode d’ancrage, résistance cyclonique, maintenance en mer, raccordement au réseau, capacité agricole réelle, statut juridique du centre de réhabilitation, nombre d’emplois créés, et modèle économique de la conversion en resort. Pour chacune de ces lignes, la réponse est la même : non communiqué.
Si je devais résumer la valeur du Baobab Waterfall en une phrase, ce serait celle-ci : excellente machine à ouvrir le débat sur l’architecture maritime multiusage, dossier encore trop léger pour convaincre comme solution énergétique nationale.
Source de référence
https://www.worldbank.org/en/news/video/2024/09/19/energy-access-in-afe-madagascar
Mon avis :
Conceptuellement fort, le projet relie énergie, agriculture et réinsertion avec une vraie cohérence biomimétique. Mais l’avis pro reste réservé: le “deep-ocean waterfall” n’est pas démontré techniquement ici, et cumuler centrale offshore, serre, centre de réhabilitation puis resort dilue la crédibilité opérationnelle au lieu de la renforcer.





