À Vienne, Moradavaga déploie The Outsiders : une série d’objets urbains mobiles en pin, percés de 2 à 3 ouvertures acoustiques et reliés par un large tube rouge. Imaginé pour ROOMING INN, ce mobilier low-tech transforme l’espace public en terrain de jeu, d’échange et d’exploration.
Le vrai sujet n’est pas le tube rouge, mais la manière dont Moradavaga remet du lien dans l’espace public
À première vue, The Outsiders ressemble à une installation urbaine bricolée avec des moyens simples : structures en bois clair, gros tuyaux annelés rouges, roulettes visibles, ouvertures circulaires noires. C’est justement là que le projet tape juste. Au lieu de masquer sa logique constructive, l’objet l’expose. Il montre comment il fonctionne, comment il se déplace et comment on l’utilise.
La version d’origine insiste surtout sur l’effet visuel et sur l’étrangeté de l’ensemble. C’est pertinent, mais incomplet. Le point fort du projet, selon ROOMING INN, tient aussi à sa mission de « troisième lieu » gratuit, sans consommation obligatoire, ouvert à la rencontre, à la culture et à l’apprentissage dans le quartier de Hirschstetten. Le Living Lab occupe un ancien jardin d’enfants municipal de 300 m², installé sur un terrain de 3 000 m² au 13 Quadenstraße, avec une durée de projet annoncée de 5 ans selon l’organisation. Cette base change la lecture de l’objet : on n’est pas face à du mobilier décoratif, mais à un outil de médiation de quartier.
Autre point utile : selon la Ville de Vienne, Hirschstetten fait l’objet de réflexions d’aménagement visant à réduire le trafic et à rendre l’espace public plus attractif. The Outsiders s’inscrit donc dans un contexte urbain précis : un quartier en transition, où la qualité d’usage des rues et des places devient un enjeu concret. L’installation n’arrive pas en terrain neutre. Elle s’insère dans un secteur où chaque dispositif capable d’activer une place, une cour ou un square a une vraie fonction urbaine.
Une installation mobile, mais pensée comme une micro-infrastructure sociale
Les modules sont construits en pin, avec des panneaux lattés larges, une présence volontairement robuste et une écriture presque utilitaire. Le texte source décrit bien cette franchise matérielle : rien n’essaie de paraître luxueux. Je partage ce constat. Et c’est précisément ce qui rend l’objet crédible dans la rue. Un mobilier trop précieux intimide. Ici, tout dit l’inverse : approche, touche, grimpe, déplace, parle.
Le détail le plus fort reste le système de communication acoustique passif. Les ouvertures circulaires servent d’entrées et de sorties aux tubes rouges. On parle d’un bout, quelqu’un écoute à l’autre. Pas d’écran. Pas d’alimentation. Pas d’application. Cette simplicité n’a rien d’anecdotique. Elle évite l’obsolescence rapide, réduit la maintenance et supprime la barrière technologique.
Le projet gagne aussi à être comparé à des équipements du marché. Chez HAGS, le produit Talk Tube Speak repose sur le même principe de communication via un tube enterré ou raccordé entre deux points. Le fabricant précise que les éléments sont vendus individuellement et qu’il faut deux bornes et un tuyau pour créer une conversation bidirectionnelle. HAGS annonce pour une borne une hauteur de 1 100 mm, un poids net de 62,32 kg, un temps d’assemblage de 1,5 heure et un âge d’usage à partir de 1 an. Ces données donnent un repère utile : The Outsiders ne sort pas de nulle part, mais détourne intelligemment une logique déjà connue dans le jeu et l’espace public vers une installation plus ouverte, plus scénographique et plus urbaine.
Une métrique dérivée éclaire bien cette différence : avec 62,32 kg pour 1 100 mm de hauteur, la borne HAGS représente environ 56,7 kg par mètre de hauteur. The Outsiders, lui, ajoute des volumes plus hauts, des échelles, des plans d’appui et une mise en réseau visuelle entre modules. Il ne se contente donc pas de reprendre le principe du « tube à parler » ; il l’étend à une architecture de voisinage temporaire.
Ce que la source d’origine ne disait pas assez sur le site d’accueil
Le texte initial mentionne bien le Living Lab, mais sans détailler son cadre. Or ce cadre compte autant que l’objet. Selon ROOMING INN, le lieu a été créé dans un ancien jardin d’enfants municipal des années 1950 resté inaccessible au public pendant plusieurs années. Le site fait 300 m² bâtis pour 3 000 m² de jardin. Cela donne un ratio simple de 10 m² d’extérieur pour 1 m² d’intérieur. Cette deuxième métrique dérivée est loin d’être anecdotique : elle montre que le projet dispose d’un fort potentiel d’occupation extérieure, donc d’un terrain naturel pour des dispositifs mobiles comme The Outsiders.
ROOMING INN présente aussi son action comme une réponse à l’isolement et à la solitude intergénérationnelle. Ce point mérite d’être relié à des données plus larges. Selon le Joint Research Centre de la Commission européenne, l’enquête EU-LS 2022 indique que 13 % des répondants dans l’UE déclarent se sentir seuls la plupart du temps ou tout le temps, et 35 % au moins une partie du temps. Selon l’OMS, la solitude est devenue un sujet de santé publique global, avec une estimation de 871 000 décès par an associés à la solitude à l’échelle mondiale. Dit autrement : créer des objets qui déclenchent spontanément l’interaction n’a rien d’un gadget sympathique. C’est une réponse modeste, locale, mais alignée avec un problème massif.
Le choix des matériaux est brut, et c’est une bonne décision
Le tube rouge annelé ressemble à un simple conduit de drainage. C’est volontaire. Le projet ne cherche pas la finition « premium ». Il préfère un vocabulaire industriel identifiable. Ce choix fait deux choses à la fois. D’abord, il réduit la distance psychologique avec l’usager : on comprend immédiatement que l’objet peut être manipulé. Ensuite, il transforme un matériau associé au chantier en outil de jeu et de conversation.
Cette logique rejoint une tendance solide du secteur. Selon KOMPAN, le groupe installe plus de 1 000 aires de jeux ou sites de fitness par mois dans environ 90 pays, soit une installation toutes les 44 minutes. Le marché du jeu et du mobilier extérieur ne se limite donc plus à la seule fonction récréative. Il travaille de plus en plus la lisibilité, l’appropriation et la valeur communautaire du design. Là où beaucoup d’acteurs vendent des équipements normés, Moradavaga propose une grammaire plus libre : ni simple sculpture, ni simple aire de jeu.
Je trouve ce positionnement plus intéressant que la plupart des objets urbains « créatifs » qui finissent par devenir des pièces à regarder plutôt qu’à utiliser. Ici, l’esthétique ne surplombe pas l’usage. Elle le déclenche.
Une modularité qui change vraiment les usages
La source d’origine décrit plusieurs gabarits : une structure basse proche d’une table, une tour plus haute avec échelle, et des panneaux perforés à différentes hauteurs. C’est essentiel, car cette diversité de format permet plusieurs scènes d’usage dans un même ensemble. Un enfant peut parler depuis un niveau bas pendant qu’un autre grimpe ou écoute depuis un point haut. Un adulte peut participer sans se pencher excessivement selon la position du tube. Un animateur peut recomposer l’installation selon l’événement.
Cette reconfiguration permanente constitue un vrai écart avec les produits concurrents plus standards. Chez HAGS, la borne de communication est un élément ponctuel. Chez Moradavaga, le tube relie des architectures mobiles entre elles. On passe d’un accessoire de jeu à un petit paysage relationnel. La nuance est importante.
Le texte original avait raison sur un point : l’objet agit aussi comme une chorégraphie. Le tube impose une distance. Il oblige à se placer, tendre le bras, se baisser, attendre son tour, écouter. Il encode des gestes sociaux simples. C’est basique, mais efficace. Et surtout, cela fonctionne sans médiation technique.
Le quartier de Hirschstetten renforce la pertinence du projet
Selon la Ville de Vienne, le noyau historique de Hirschstetten doit gagner en qualité de vie grâce à une réduction attendue du trafic et à de nouvelles possibilités d’aménagement de l’espace public. Le projet de requalification reste en phase d’étude, mais l’objectif est clair : rendre les espaces publics plus attractifs. Dans ce contexte, des objets mobiles comme The Outsiders ont un avantage net sur le mobilier fixe. Ils permettent de tester des usages avant de figer l’aménagement.
Cette capacité de test est trop souvent sous-estimée. Un banc fixe tranche vite. Une installation mobile observe, ajuste et recommence. Pour un quartier en mutation, cette logique me paraît plus intelligente qu’un investissement immédiat dans des objets permanents mal calibrés.
Le secteur dispose d’ailleurs de grands espaces publics et de lieux de fréquentation locale. La Ville de Vienne indique par exemple que le Hirschstettner Aupark couvre environ 34 800 m², tandis que le site du Teich Hirschstetten atteint environ 215 000 m² au total, dont 128 000 m² pour l’étendue d’eau, avec accès libre toute l’année. Même si The Outsiders n’est pas conçu pour ces seuls sites, ces chiffres montrent que Hirschstetten n’est pas un décor abstrait : c’est un territoire de promenade, de voisinage et d’activités extérieures où un dispositif mobile peut circuler et trouver plusieurs contextes d’usage.
Ce que The Outsiders apporte de neuf par rapport au texte source
Le texte de départ misait surtout sur la surprise formelle. Après recherche, cinq apports nouveaux ressortent clairement.
1. Un ancrage programmatique précis
Selon ROOMING INN, The Outsiders appartient à un projet de 5 ans, installé dans un ancien jardin d’enfants de 300 m² avec 3 000 m² de jardin, pensé comme lieu gratuit de culture, d’apprentissage et de rencontre. Ce n’est pas un simple objet d’auteur.
2. Un contexte urbain réel
Selon la Ville de Vienne, Hirschstetten fait l’objet d’une démarche visant à apaiser la circulation et à revaloriser l’espace public. L’installation répond donc à un besoin d’activation temporaire du quartier.
3. Un repère concurrent concret
Selon HAGS, une borne Talk Tube Speak mesure 1 100 mm, pèse 62,32 kg et demande 1,5 heure d’assemblage. Ces repères montrent que Moradavaga s’appuie sur une logique technique connue, mais la déplace vers un dispositif spatial plus ambitieux.
4. Un marché déjà structuré
Selon KOMPAN, plus de 1 000 installations de jeu ou fitness extérieurs sont réalisées chaque mois dans environ 90 pays. The Outsiders arrive donc sur un terrain où l’enjeu n’est plus seulement d’exister, mais de proposer une autre lecture du mobilier ludique.
5. Une justification sociale chiffrée
Selon le Joint Research Centre, 13 % des répondants européens se sentent seuls la plupart du temps ou tout le temps, et 35 % au moins parfois. Selon l’OMS, la solitude est liée à 871 000 décès par an dans le monde. L’idée de créer des dispositifs de conversation immédiate devient alors plus solide politiquement et socialement.
Un objet low-tech plus crédible que beaucoup de mobiliers connectés
Le secteur du mobilier urbain adore promettre de l’interactivité via capteurs, écrans ou applications. Le problème est connu : coûts plus élevés, maintenance lourde, panne rapide, expérience souvent peu naturelle. The Outsiders prend la direction inverse. Il propose un dispositif dont la compréhension est instantanée et dont l’usage ne dépend d’aucune interface.
Je pense que c’est sa meilleure qualité. La technologie disparaît au profit d’une action simple : parler, écouter, bouger, grimper, attendre quelqu’un à l’autre bout. C’est peu spectaculaire sur le plan électronique, mais beaucoup plus fort sur le plan social.
Si l’on devait chercher une limite, elle est ailleurs : les dimensions exactes des modules, leur poids total, leur mode d’assemblage détaillé, leur coût et leur résistance normative ne sont pas communiqués dans la source fournie ni accessibles clairement dans les sources officielles consultées. Sur ces points, il faut donc écrire une seule chose : non communiqué.
Pourquoi ce projet tient mieux la rue qu’un simple mobilier événementiel
Beaucoup d’installations temporaires reposent sur un effet photo. Elles fonctionnent un week-end, puis perdent leur intérêt. The Outsiders évite cet écueil grâce à trois leviers simples : la mobilité, l’usage direct et la reconfiguration. Les roulettes ne sont pas un détail formel. Elles annoncent que l’objet peut migrer d’un atelier à une place, d’une cour à un événement, d’un coin calme à un espace plus passant.
Cette mobilité a aussi une valeur budgétaire implicite, même sans prix communiqué. Un objet déplaçable sert plusieurs événements, plusieurs publics et plusieurs scénarios, là où un mobilier fixe reste attaché à un seul site. Sans coût officiel, on ne peut pas chiffrer un retour sur investissement sérieux. Mais sur le plan de l’usage, le gain est évident.
Pour consulter la présentation officielle du Living Lab et son cadre d’action, la source la plus pertinente reste celle de ROOMING INN : https://www.roominginn.at/livinglab.
Mon avis :
Moradavaga signe un mobilier urbain malin : tubes acoustiques sans électricité, modules sur roulettes et structure en pin robuste créent une interaction immédiate et lisible. Mais l’objet reste plus événementiel que pérenne : encombrement, exposition aux intempéries et usage très contextuel limitent son efficacité comme véritable infrastructure de quartier.





