Apple a généré 26 956 000 000 € de revenus Services au T3 2026, en hausse de 12 %, mais en recul séquentiel face aux 27 202 000 000 € du trimestre précédent : un ralentissement que Kevan Parekh relie aux nouvelles règles de l’App Store, aux pressions sur le jeu mobile et à un effet de comparaison défavorable.
Apple commence à payer le prix de l’ouverture forcée de l’App Store
Le signal est faible, mais il est net. Lors de la publication de ses résultats trimestriels du 30 juillet 2026, Apple a confirmé que les changements réglementaires imposés à l’App Store commencent à peser sur la croissance de son activité Services. Selon les chiffres communiqués par le groupe, cette division a généré 30,7 milliards de dollars sur le trimestre fiscal clos fin juin 2026, soit environ 26,751 milliards d’euros au taux de référence de la Banque centrale européenne de 1 € = 1,1476 $ (arrondi : 26 751 000 000 €). Le montant reste un record pour un troisième trimestre fiscal, mais la dynamique ralentit.
Le point clé n’est pas le niveau absolu. Il est dans la trajectoire. Le chiffre d’affaires Services progresse encore de 12 % sur un an, ce qui implique un niveau d’environ 27,41 milliards de dollars un an plus tôt selon calcul. Mais, d’un trimestre à l’autre, il recule de 30,98 à 30,7 milliards de dollars, soit une baisse de 0,28 milliard de dollars. En valeur relative, cela représente un recul séquentiel d’environ 0,9 %. Pour une activité que Apple présentait depuis des années comme son moteur le plus régulier, ce tassement mérite mieux qu’une note de bas de page.
Kevan Parekh pointe trois causes : jeu mobile, réglementation et effet de base
Le directeur financier Kevan Parekh a cité plusieurs facteurs. D’abord, des « vents contraires » dans le jeu mobile. Ensuite, des changements du modèle économique de l’App Store dans plusieurs pays. Enfin, aux États-Unis, l’effet persistant de la décision de justice qui encadre les transactions réalisées via des liens externes. Le message est limpide : ce n’est plus seulement une menace théorique. La pression réglementaire commence à toucher le compte de résultat.
Le jeu mobile reste le nerf du problème. Les conclusions judiciaires issues du dossier Epic Games v. Apple ont déjà montré que les jeux représentaient environ 70 % des revenus de l’App Store. C’est énorme. Quand cette catégorie ralentit, l’impact se voit vite. Et ce ralentissement existe bien au niveau du marché. Selon Sensor Tower, les revenus du jeu mobile ont atteint 82 milliards de dollars en 2025, en hausse de seulement 1 %. Autrement dit, le marché continue d’avancer, mais à très petite vitesse. Pour un acteur qui prélève une commission sur les transactions, une croissance molle du volume combinée à une baisse de sa capacité à taxer certains flux suffit à casser l’élan.
Mon point de vue est simple : le vrai sujet n’est pas la faiblesse du jeu mobile prise isolément. Le vrai sujet est que Apple perd progressivement sa capacité à monétiser ce marché selon ses anciennes règles.
Les États-Unis restent le front le plus sensible
Le dossier américain pèse lourd parce qu’il touche le cœur du modèle. Dans le contentieux avec Epic Games, les documents versés à la procédure rappellent qu’Apple avait mis en place un plan prévoyant notamment une commission de 27 % sur certains achats réalisés après redirection hors application. Mais la justice a ensuite encadré plus strictement cette pratique, et la société opère aujourd’hui sous une décision qui affecte directement les transactions dites link-out, c’est-à-dire les achats initiés depuis une app puis finalisés sur le web.
Le dossier est toujours vivant. Le rôle de la Cour suprême des États-Unis n’est pas anecdotique ici : le registre officiel du dossier montre qu’une procédure est bien en cours autour de l’appel d’Apple. En parallèle, les juridictions inférieures continuent d’examiner la question de savoir quelle commission, si commission il y a, peut encore être réclamée sur ces achats externes. En clair, le cadre final n’est pas stabilisé.
Cette incertitude est mauvaise pour tout le monde. Elle l’est pour Apple, car la visibilité sur les revenus baisse. Elle l’est aussi pour les développeurs, qui hésitent entre plusieurs schémas de monétisation alors que les règles restent mouvantes. Mais à court terme, le risque financier est surtout du côté d’Apple. Si une partie des éditeurs majeurs parvient à détourner durablement les paiements hors de l’App Store, la rente historique de la plateforme s’érode.
L’Europe impose un changement plus structurel que symbolique
En Union européenne, la pression ne vient pas d’un seul procès, mais d’un cadre légal complet : le Digital Markets Act. La Commission européenne rappelle qu’Apple, désigné comme contrôleur d’accès le 6 septembre 2023, doit autoriser la distribution d’apps via des boutiques tierces ou le web, permettre aux développeurs d’orienter les utilisateurs vers des canaux d’achat alternatifs, et ne peut pas imposer son système de paiement intégré comme passage obligé.
Ce point change la nature même de l’App Store. Avant, la boutique servait à la fois de vitrine, de canal de distribution, de caisse et de couche de confiance. Avec le DMA, cette intégration verticale se fissure. Apple tente de préserver sa marge avec de nouveaux frais, mais Bruxelles surveille précisément ce terrain. La Commission européenne a d’ailleurs estimé en avril 2025, à titre préliminaire, que certaines conditions contractuelles d’Apple sur la distribution alternative d’applications pouvaient enfreindre le DMA, notamment à cause d’un nouveau coût destiné aux développeurs.
Ce coût, c’est la fameuse Core Technology Fee, devenue ensuite Core Technology Commission dans certains dispositifs hors UE. Mon avis est clair : dès lors qu’un régulateur oblige une entreprise à ouvrir un marché, toute tentative de recréer une barrière tarifaire par un autre nom sera examinée de très près. Apple peut défendre la valeur de son écosystème. Il lui sera plus difficile de faire accepter des frais qui ressemblent à une reconstitution de péage.
Au Brésil, Apple a déjà dû détailler une nouvelle grille tarifaire
Le cas brésilien est particulièrement instructif parce qu’il met des chiffres précis sur l’adaptation du modèle. Selon le communiqué officiel d’Apple publié en juin 2026, les développeurs d’apps iOS distribuées via l’App Store au Brésil paient désormais une commission réduite de 10 % pour la grande majorité d’entre eux, ou 21 % sur certaines transactions de biens et services numériques. S’ils utilisent le paiement intégré d’Apple, ils doivent ajouter 5 % de frais de traitement. Et pour les transactions réalisées sur un site web lié depuis l’application, la commission de services de boutique tombe à 15 %, ou 10 % dans certains cas.
Ce barème apporte au moins deux éléments nouveaux par rapport à l’article d’origine. D’abord, la baisse concrète du plafond de commission : on passe d’un schéma historique souvent résumé à 30 % à un niveau de 21 % dans ce marché. L’écart représente 9 points, soit une baisse relative de 30 % du taux facial. Ensuite, le paiement web lié depuis l’application est encore moins taxé, à 15 %, soit 6 points de moins que le taux de 21 %, ce qui correspond à un différentiel relatif d’environ 28,6 %.
Ces pourcentages comptent parce qu’ils donnent une idée du levier de fuite possible pour les grands éditeurs. Prenons un cas simple : sur 100 dollars de ventes numériques au Brésil, un développeur soumis au taux de 21 % laisserait 21 dollars à Apple. S’il bascule vers une transaction web liée taxée à 15 %, le prélèvement tombe à 15 dollars. L’écart est de 6 dollars pour 100 dollars de ventes. À grande échelle, l’incitation est évidente.
Le Brésil ne discute plus, il impose
Le cadre brésilien ne vient pas d’une simple négociation commerciale. Il découle d’une procédure antitrust. Le CADE, l’autorité brésilienne de la concurrence, a formalisé un accord avec Apple en décembre 2025. Selon l’organisme, les engagements visent à garantir davantage de concurrence dans la distribution d’applications iOS et dans le traitement des paiements. Le CADE précise aussi qu’Apple doit autoriser des moyens de paiement alternatifs dans les apps et ouvrir des canaux alternatifs de distribution.
Cette séquence montre un point souvent sous-estimé : la contestation du modèle App Store n’est plus cantonnée à l’Union européenne ou aux États-Unis. Elle devient internationale, avec des régulateurs qui partent de bases juridiques différentes mais arrivent à une même conclusion : le verrouillage complet du paiement et de la distribution n’est plus acceptable.
Le Japon avance plus discrètement, mais dans la même direction
Le Japon est moins commenté, pourtant il participe à la même tendance. La documentation officielle d’Apple Developer sur les changements iOS au Japon confirme l’existence d’un nouveau cadre local pour la distribution et les frais. Le détail exhaustif des commissions n’est pas entièrement repris dans les extraits consultés, donc certains montants précis restent non communiqués ici. En revanche, un fait ressort : Apple a bien dû adapter son dispositif au marché japonais, dans la continuité des exigences locales sur l’ouverture de l’écosystème.
C’est un point important pour la lecture stratégique. Quand les ajustements se multiplient pays par pays, Apple ne gère plus une politique mondiale unifiée. Il gère une mosaïque de règles locales. Cette fragmentation accroît la complexité opérationnelle, renchérit la conformité et réduit l’effet de levier du modèle standardisé qui faisait la force de l’App Store.
Le ralentissement des Services ne vient pas uniquement de la régulation
Kevan Parekh a aussi cité un effet de comparaison défavorable lié au cinéma. Un an plus tôt, Apple avait bénéficié de la sortie en salles de F1 The Movie, que le directeur financier a présenté comme l’un des films de sport les plus rentables de l’histoire. En 2026, il n’y a pas eu de sortie équivalente sur le trimestre, ce qui a mécaniquement réduit l’effet de base favorable.
Il faut donc éviter la lecture simpliste. Non, les régulateurs n’expliquent pas à eux seuls tout le ralentissement. Mais oui, ils expliquent une partie du problème sur l’activité la plus rentable et la plus sensible : la monétisation de la distribution et du paiement applicatif. Le cinéma, lui, joue surtout sur la comparaison annuelle. La régulation agit sur la structure.
L’App Store reste une machine à cash, mais la qualité de ce cash change
Selon des estimations relayées par le Wall Street Journal, l’App Store représenterait près d’un tiers des revenus Services d’Apple. Si on applique simplement cette proportion au trimestre à 30,7 milliards de dollars, cela suggère un ordre de grandeur proche de 10,2 milliards de dollars pour l’App Store sur la période, soit environ 8,9 milliards d’euros au taux de la BCE. Ce n’est qu’une estimation, pas un chiffre officiel ventilé par Apple, mais elle aide à comprendre pourquoi la firme parle enfin ouvertement de l’impact réglementaire.
Autre métrique utile : si les jeux pèsent environ 70 % des revenus de l’App Store selon les éléments du dossier Epic, alors la part jeux de cette estimation théorique serait proche de 7,1 milliards de dollars sur le trimestre, soit environ 6,2 milliards d’euros. Là encore, il s’agit d’une extrapolation à partir de sources existantes, pas d’une ventilation officielle publiée par Apple. Mais cette approximation montre où se situe la zone critique : le binôme jeux + commissions.
Mon opinion est tranchée : l’App Store n’est pas en train de s’effondrer. Il est en train de devenir moins pur comme source de marge. C’est très différent. Le chiffre d’affaires peut encore battre des records, tout en intégrant une dégradation progressive du pouvoir de tarification.
Le marché donne aussi plus d’options aux développeurs
La pression réglementaire serait moins gênante pour Apple si les développeurs n’avaient pas d’alternative crédible. Or ils en ont davantage qu’avant : paiements web, boutiques alternatives dans certaines régions, offres promotionnelles hors app, systèmes tiers présentés en parallèle du paiement natif. La documentation publique du DMA le dit explicitement : les développeurs doivent pouvoir communiquer avec les utilisateurs sur des canaux d’achat alternatifs, et les contenus numériques achetés hors de l’app doivent pouvoir être consommés dans l’app.
Ce point change l’équation produit. Un service d’abonnement vidéo, audio, lecture ou cloud peut désormais pousser plus facilement un utilisateur à s’abonner ailleurs, puis à consommer ensuite sur iPhone. Pour les apps de type reader, Apple dispose déjà d’un programme officiel de lien externe. Là encore, la logique est claire : l’iPhone reste l’écran, mais l’App Store n’est plus forcément la caisse.
Pourquoi ce trimestre compte plus qu’il n’y paraît
Vu de loin, une hausse annuelle de 12 % dans les Services peut sembler solide. Elle l’est. Mais ce trimestre marque quelque chose de plus précis : Apple admet publiquement que la régulation commence à affecter le moteur économique de l’App Store. C’est la vraie information.
Le reste du dossier dépendra de trois variables. Premièrement, l’issue judiciaire aux États-Unis sur les commissions hors app. Deuxièmement, la capacité de la Commission européenne à faire appliquer strictement le DMA sans laisser survivre des frais dissuasifs. Troisièmement, la vitesse à laquelle les grands éditeurs, surtout dans le jeu et l’abonnement, redirigeront les utilisateurs vers des paiements externes.
Une chose est déjà acquise : l’époque où Apple pouvait imposer partout un canal unique de paiement et de distribution touche à sa fin. Le groupe garde l’audience, la marque, la sécurité et la puissance de sa base installée. Mais il doit désormais partager une partie de la valeur qu’il captait presque seul.
Source de référence
Pour le cadre réglementaire européen et les obligations applicables aux boutiques d’applications, la source d’autorité la plus utile reste la page officielle de la Commission européenne consacrée à la distribution d’apps dans le cadre du DMA : https://digital-markets-act.ec.europa.eu/developer-portal/app-distribution_en?prefLang=fr.
Mon avis :
Apple encaisse encore 30,7 Md$ de services, preuve d’une machine très rentable, mais l’alerte est nette: la croissance ralentit sous l’effet combiné des règles anti-commission sur l’App Store, notamment aux États-Unis, et du tassement du jeu mobile. En clair, le modèle reste puissant, mais son levier réglementaire s’érode.





