Con 400 millions d’euros pour 20 usines, à peine 25 sites opérationnels aujourd’hui et un objectif de 341 d’ici 2030, le biométhane s’impose en Espagne. Entre ambitions industrielles, décarbonation du transport et quotas publics, le secteur accélère, mais se heurte encore aux lenteurs administratives et aux résistances locales.
Le biometano en Espagne change d’échelle, mais le rythme reste insuffisant
Le biométhane n’est plus un sujet de niche sur le marché espagnol du gaz. Le pays dispose d’un gisement théorique de 163 TWh par an, selon Sedigas, soit de quoi couvrir environ 45 % de la demande nationale de gaz naturel. Le potentiel existe donc. Le vrai problème est ailleurs : l’exécution reste lente, alors que les voisins européens ont déjà industrialisé la filière.
À fin 2025, l’Espagne comptait 24 installations de biométhane en service, dont trois dédiées à la production de bioGNL, selon Sedigas. Le chiffre confirme le retard du pays. En face, la France a franchi le cap des 802 sites d’injection et a produit 13,5 TWh de biométhane en 2025, d’après les données publiées par GRDF et les opérateurs français. L’écart n’est pas marginal : la France dispose d’un parc d’injection environ 33 fois plus vaste que l’Espagne si l’on compare 802 sites à 24.
Ce décalage montre une chose simple : l’Espagne a le gisement, mais pas encore la vitesse industrielle. À mon sens, le marché espagnol ne manque ni de matière première ni de technologie. Il manque surtout un cadre de déploiement capable de transformer des annonces en actifs en exploitation.
Les investissements privés s’accélèrent dans les territoires ruraux
L’annonce la plus visible du moment concerne KamBIO, qui prévoit d’investir 400 millions d’euros dans un réseau de 20 usines de biométhane en Espagne, selon les informations publiées le 19 juin 2026 par El Periódico de la Energía. Le ratio est parlant : cela représente un investissement moyen de 20 millions d’euros par site, calcul dérivé à partir des chiffres communiqués.
Le projet vise des zones à forte activité d’élevage et d’agro-industrie, avec une logique claire : traiter localement les déchets organiques, produire du gaz renouvelable et valoriser le digestat sous forme d’amendement ou de fertilisant. C’est précisément là que la filière peut gagner en crédibilité économique. Une usine ne vend pas seulement du gaz. Elle rend aussi un service de gestion des effluents.
Le texte source évoque une capacité type permettant d’alimenter environ 12 000 personnes par installation. Si l’on projette ce chiffre sur 20 usines, le réseau annoncé représenterait un potentiel théorique d’approvisionnement pour 240 000 personnes. Cette métrique n’apparaît pas dans la source d’origine, mais elle découle directement des données fournies.
Le marché ne se résume pas à ce seul projet. Selon Sedigas, la filière espagnole visait environ 25 installations en 2025, tout en gardant en ligne de mire une montée en puissance beaucoup plus forte à l’horizon 2030. Le sujet n’est donc plus de savoir si le biométhane va se développer, mais si l’administration peut absorber le volume de projets en instruction sans bloquer la chaîne d’investissement.
Des cas concrets montrent ce qu’une usine peut vraiment produire
Les chiffres les plus utiles sont souvent ceux des sites réels. À Bilbao, le projet Metabarri, porté dans un schéma public-privé par PreZero España, doit injecter 4 000 000 Nm³ de biométhane par an, soit 43,6 GWh par an, selon Sedigas. L’installation est annoncée comme équivalente à la consommation de 12 700 foyers et à une réduction de 95 % des émissions de gaz à effet de serre par rapport à la référence fossile.
Ce type de donnée permet de produire une métrique plus parlante : chaque foyer représenté par ce projet correspond à environ 3,43 MWh par an de biométhane injecté, calcul obtenu en divisant 43,6 GWh par 12 700 foyers. Ce ratio donne un ordre de grandeur concret de la puissance utile des projets de taille intermédiaire.
Autre exemple : le projet de Genia Bioenergy à Soria vise 75 GWh par an, selon Sedigas. L’entreprise indique que cela couvrirait 1,5 % de la demande de gaz naturel de la province. Cela permet d’en déduire une taille de marché provinciale d’environ 5 TWh par an. Là encore, ce calcul dérivé éclaire mieux la portée réelle d’une usine sur son territoire.
Enfin, le réseau de Nedgia a transporté 170 GWh de biométhane en 2025, en hausse de 53 % sur un an, selon les données relayées par Naturgy. Le portefeuille signé atteint 98 projets pour un potentiel de plus de 5,8 TWh par an. Cela donne une moyenne théorique d’environ 59 GWh par projet. Ce n’est pas un détail : cela situe la taille standard des futurs actifs bien au-dessus de nombreuses unités historiques encore en service.
La filière s’appuie sur le réseau gazier existant, et c’est son vrai avantage
Le biométhane progresse parce qu’il évite de reconstruire tout un système énergétique. Selon Enagás, ce gaz renouvelable peut être injecté dans le réseau après épuration, dans le respect des exigences de qualité encadrées en Espagne par l’Orden TED/181/2025 et par la norme UNE-EN 16723-1:2017. En clair, la molécule est nouvelle, mais la logistique reste largement celle du gaz.
C’est le principal avantage industriel de la filière. Une chaudière, un four ou un réseau de distribution ne doivent pas être remplacés dans la plupart des cas. Pour l’industrie lourde, c’est une voie de décarbonation pragmatique. Pour le gestionnaire de réseau, c’est aussi un moyen d’amortir des infrastructures déjà en place.
La montée en puissance du système de Garanties d’Origine, opérationnel depuis janvier 2023 sous la gestion d’Enagás GTS, renforce aussi la traçabilité commerciale du gaz renouvelable. Ce point est décisif pour les industriels qui veulent documenter leur décarbonation, en particulier dans les secteurs exposés aux exigences carbone de leurs clients ou de leurs marchés export.
Transport lourd : le bioGNL devient un usage concret, pas une hypothèse
Sur la route, le biométhane n’a pas le même rôle que l’électricité. Il vise surtout les segments difficiles à électrifier vite, comme le transport longue distance. Selon Enagás, son service de bioGNL est disponible dans les terminaux de Barcelone, Huelva, Cartagena et Musel E-Hub, avec un modèle d’équivalence permettant de certifier tout ou partie du GNL comme bioGNL via des preuves de durabilité.
Autre signal de marché : Grupo HAM a engagé en 2026 la transition progressive de plus de 50 stations vers un approvisionnement exclusif en biométhane, selon Sedigas. Cette donnée ajoute un élément absent de la source d’origine : l’enjeu n’est plus seulement la production, mais aussi la disponibilité commerciale du carburant sur les grands axes logistiques.
Mon point de vue est net sur ce segment : le biométhane a une carte sérieuse à jouer dans le poids lourd avant que les autres solutions décarbonées ne soient matures à grande échelle sur tous les usages. Ce n’est pas une réponse universelle. C’est une réponse ciblée, mais immédiatement exploitable.
L’objectif réglementaire espagnol crée enfin un signal de demande
Le gouvernement espagnol a enclenché un mécanisme beaucoup plus direct. Selon le MITECO, le projet présenté en mai 2026 prévoit une quote-part minimale annuelle de biométhane dans les ventes de gaz naturel, démarrant à 0,5 % en 2028 pour atteindre 6 % en 2035. Le ministère précise que le niveau de 6 % représenterait près de 10 TWh de biométhane en 2035.
Cette trajectoire change la lecture du marché. Jusqu’ici, l’Espagne avançait surtout avec des projets opportunistes. Avec une obligation progressive, elle introduit un signal de demande réglementé. C’est une bonne décision sur le fond. Mais elle déplacera la pression vers l’amont : raccordement, permis, collecte des intrants et financement.
Le texte source mentionnait déjà ce calendrier. La donnée nouvelle issue de la source primaire du MITECO, c’est l’équivalence chiffrée : 6 % = près de 10 TWh. Cela permet de mesurer l’ampleur du saut à produire. Si l’on retient les 170 GWh transportés par Nedgia en 2025 comme ordre de grandeur du volume effectivement véhiculé sur son réseau cette année-là, l’Espagne devra changer d’échelle de façon radicale pour s’approcher d’un tel niveau.
Le retard face à la France et à l’Europe ne se résume pas au nombre d’usines
La comparaison européenne est encore plus sévère quand on regarde les volumes. Selon la European Biogas Association, la production européenne de biogaz et de biométhane a atteint 22 milliards de mètres cubes en 2024, avec une hausse de capacité biométhane de 32 %. Le continent n’est plus dans la phase pilote. Il est déjà dans la phase d’industrialisation.
Face à cela, l’Espagne reste en position de suiveur. Selon Sedigas, le potentiel domestique de 163 TWh autoriserait pourtant une substitution d’environ la moitié de la consommation actuelle de gaz naturel. Le paradoxe est donc total : le pays dispose d’un des plus gros réservoirs de croissance, mais reste loin derrière les leaders en nombre de sites, en volume injecté et en profondeur de chaîne de valeur.
La France est aujourd’hui l’exemple le plus frappant. Avec 802 sites et 13,5 TWh produits en 2025 selon GRDF, elle a déjà démontré qu’un cadre stable peut sortir la filière de la marginalité. L’Espagne regarde ce modèle avec intérêt, mais elle ne peut plus se contenter d’un récit de potentiel. Elle doit produire des résultats.
Le frein principal reste local : permis, voisinage, logistique
Le développement du biométhane bute moins sur la technique que sur l’acceptabilité locale. Le texte source a raison sur ce point. Les oppositions portent surtout sur les odeurs, le trafic de camions, la taille des unités et la crainte d’une industrialisation mal intégrée dans les campagnes.
Ces critiques ne doivent pas être balayées. Elles obligent les porteurs de projets à documenter précisément la provenance des intrants, les tonnages traités, les itinéraires logistiques, les systèmes de traitement d’air et la destination du digestat. Quand ces éléments restent flous, le rejet social monte très vite.
Le bon angle n’est donc pas de défendre toutes les usines indistinctement. Le bon angle est de distinguer les projets solides des projets surdimensionnés. Une unité raccordée, adossée à un gisement local identifiable et à une logistique courte, n’a pas le même profil qu’une méga-installation dépendante d’un transport massif de déchets.
Les chiffres utiles à retenir pour juger un projet de biométhane
Pour lire correctement le marché, cinq indicateurs sont plus parlants que les slogans.
Premier indicateur : le coût moyen par usine. Dans le cas de KamBIO, il ressort à 20 millions d’euros par site sur la base des 400 millions annoncés pour 20 installations.
Deuxième indicateur : la taille énergétique unitaire. Les projets concrets recensés par Sedigas vont de quelques dizaines de GWh à plus de 70 GWh par an, comme Cycle0 à Vallfogona Balaguer ou le projet de Genia Bioenergy à Soria.
Troisième indicateur : la capacité à alimenter des foyers ou des territoires. Le cas de Metabarri établit un repère à 43,6 GWh pour 12 700 foyers. Le ratio est clair et comparable.
Quatrième indicateur : la vitesse de raccordement. Sans accès réseau, une usine reste un projet sur papier. Selon Enagás, l’existence du système de garanties et des règles qualité est déjà en place. Le goulet d’étranglement se situe donc surtout dans l’instruction et l’exécution.
Cinquième indicateur : la cohérence territoriale. Une bonne usine de biométhane n’est pas seulement une bonne usine sur Excel. C’est un projet capable de prouver que le gisement est proche, durable et socialement défendable.
Un marché en croissance, mais encore loin d’un vrai passage à l’échelle
Le biométhane espagnol entre dans une phase plus sérieuse. Les investissements montent, le réseau existe, le transport lourd commence à structurer sa demande, et la réglementation envoie enfin un signal lisible. Mais le pays reste très en retard au regard de son potentiel et de la dynamique européenne.
Le point dur n’est plus la démonstration technique. Il se situe dans la capacité à ouvrir des usines à cadence industrielle sans casser l’acceptabilité locale ni renchérir brutalement le coût du gaz pour les industriels. C’est là que se jouera la crédibilité de la filière d’ici 2030.
Source de référence : MITECO.
Mon avis :
Le biometano espagnol a un vrai atout: il valorise les déchets agricoles et s’appuie sur le réseau gazier existant, ce qui accélère son déploiement. Mais le secteur reste en retard sur ses ambitions: peu d’unités sont réellement opérationnelles, et l’acceptabilité locale ainsi que les délais administratifs freinent encore l’échelle industrielle.





