Avec plus de 380 millions d’utilisateurs actifs, majoritairement mineurs de moins de 16 ans, Roblox est épinglé par l’eSafety Commissioner australien pour quatre failles majeures exposant encore les enfants à des contacts non autorisés d’adultes, malgré des mesures de protection déjà promises.
Roblox rattrapé par ses failles de sécurité sur les comptes enfants
Le régulateur australien eSafety Commissioner estime que les protections déployées par Roblox restent insuffisantes face aux risques de prédation sexuelle visant les mineurs. Le constat est sévère. Malgré les annonces répétées de la plateforme sur le renforcement de ses garde-fous, des adultes pouvaient encore entrer en contact avec de jeunes enfants sans validation parentale, selon l’autorité australienne.
Le point le plus critique concerne les demandes de connexion. Pendant ses tests, eSafety a constaté que des adultes pouvaient envoyer des requêtes à de jeunes enfants australiens sans consentement d’un parent ou d’un tuteur. Le régulateur a aussi relevé que des enfants et des adultes pouvaient consulter et commenter les publications des uns et des autres sur des espaces de discussion hors jeu, toujours sans aval parental. Selon eSafety, les listes de connexions des enfants restaient visibles par tous sur la plateforme, tout comme une partie de leurs profils publics, incluant nom de compte, avatar, centres d’intérêt et noms de contacts. Le problème est simple : une plateforme pensée pour les plus jeunes exposait encore trop d’indices sociaux exploitables.
eSafety Commissioner impose un calendrier serré à la plateforme
Le régulateur n’en est plus au stade du simple rappel à l’ordre. Selon eSafety, Roblox a accepté de mettre en place des mesures supplémentaires dans un délai de trois mois. Le cadre est plus contraignant qu’une promesse marketing classique : l’autorité parle d’un engagement opposable en justice, ce qui place l’exécution des correctifs sous une pression réglementaire réelle.
Les quatre axes exigés sont précis. D’abord, empêcher les adultes de contacter des enfants inconnus sans consentement parental. Ensuite, rendre les comptes d’enfants privés par défaut. Troisième point : améliorer les mécanismes de signalement afin que les utilisateurs soient informés de l’issue de leur plainte. Enfin, faire auditer l’efficacité des dispositifs de sécurité par un tiers indépendant, y compris les outils d’estimation de l’âge. Sur ce dossier, le régulateur a raison d’insister sur l’audit externe : sans vérification indépendante, les promesses de sûreté restent invérifiables.
Ce que Roblox disait déjà avoir changé en 2025 et 2026
Le décalage avec la communication officielle de la plateforme est frappant. Depuis fin 2025, Roblox affirme avoir durci l’accès aux fonctions de communication. Dans une annonce publiée en novembre 2025, l’entreprise expliquait que le chat dans les expériences était désactivé par défaut pour les moins de 9 ans, sauf autorisation parentale après vérification d’âge. Elle précisait aussi que la communication devait être limitée par tranches d’âge et encadrée par des contrôles parentaux. En janvier 2026, la société a ajouté qu’un contrôle d’âge était désormais requis pour accéder au chat, avec une segmentation des échanges entre groupes d’âges proches.
En clair, sur le papier, la trajectoire allait dans le bon sens. Dans les faits, eSafety a trouvé des brèches assez larges pour remettre en cause l’efficacité du dispositif. C’est tout le problème des architectures sociales hybrides : sécuriser le chat principal ne suffit pas si les demandes de connexion, les profils publics ou les espaces communautaires restent exploitables.
Les nouveaux comptes enfants n’ont pas suffi
En juin 2026, Roblox a généralisé ses comptes « Roblox Kids » et « Roblox Select ». Selon la société, les comptes vérifiés comme appartenant à des enfants de 5 à 8 ans ont le chat désactivé par défaut. Les comptes 9-15 ans obtiennent un accès progressif aux fonctions de communication, sous contrôle parental. La plateforme indique aussi que les parents peuvent jusqu’aux 13 ans de l’enfant consulter sa liste d’amis, bloquer ou signaler des utilisateurs, et approuver certaines demandes de relation de confiance. Jusqu’aux 16 ans, ils peuvent encore modifier les paramètres de chat et autoriser ou bloquer des jeux.
Autre nouveauté officielle : les comptes 16 ans et plus doivent passer un contrôle d’âge, soit par vérification d’identité, soit par estimation faciale sécurisée. Roblox précise également que les liens vers les réseaux sociaux ne sont visibles ou partageables que par les utilisateurs âgés d’au moins 16 ans et vérifiés. C’est une avancée utile, mais elle n’efface pas le diagnostic australien : si l’environnement relationnel de base reste trop ouvert, la barrière sur les liens externes ne règle qu’une partie du risque.
Un volume d’utilisateurs qui change l’échelle du problème
Le sujet dépasse largement l’Australie. La plateforme revendiquait plus de 380 millions d’utilisateurs actifs dans la source d’origine, avec une majorité de moins de 16 ans. De son côté, Roblox indiquait en février 2026 compter 144 millions d’utilisateurs actifs quotidiens dans le monde. Ce chiffre seul explique pourquoi les régulateurs ne lâchent pas le dossier : à cette échelle, une faille de paramétrage n’est pas marginale, elle devient industrielle.
Une première métrique dérivée permet de mesurer l’ampleur du parc : 144 millions d’utilisateurs quotidiens représentent environ 37,9 % du total de plus de 380 millions d’utilisateurs actifs mentionnés dans la source de départ. Cela signifie qu’une part massive de la base interagit chaque jour, et pas seulement de façon occasionnelle. Deuxième métrique : selon Roblox, plus de 45 % de ses 144 millions d’utilisateurs quotidiens avaient déjà passé un contrôle d’âge début février 2026. Cela représente environ 64,8 millions de comptes vérifiés. Dit autrement, près de 79,2 millions d’utilisateurs quotidiens n’avaient alors pas encore achevé cette vérification. Le chantier restait donc immense.
Le vrai angle mort : la confiance accordée à l’âge déclaré
Le point faible des grandes plateformes pour mineurs reste souvent le même : l’âge autodéclaré. Et ce n’est pas un problème propre à Roblox. Dans un rapport publié en février 2025, eSafety expliquait que la plupart des grands services sociaux interrogés se contentaient d’une déclaration d’âge lors de l’inscription, sans outil complémentaire à cette étape. Le régulateur ajoutait que 80 % des enfants australiens de 8 à 12 ans avaient utilisé au moins un réseau social en 2024, ce qui représenterait environ 1,3 million d’enfants dans cette tranche d’âge. L’autorité rappelait aussi que 36 % des 8-12 ans ayant utilisé des réseaux sociaux disposaient de leur propre compte.
La leçon est brutale : si l’âge sert à ouvrir ou fermer des fonctions sensibles, sa vérification doit intervenir très tôt. Sinon, tous les réglages « par défaut » reposent sur une base fragile. Roblox a avancé sur ce point avec l’estimation faciale et la vérification d’identité, mais la critique australienne montre que ces briques ne verrouillent pas encore toute la chaîne relationnelle.
Comparaison avec les autres grandes plateformes : Roblox n’est pas un cas isolé, mais son exposition est différente
Le rapport d’eSafety sur les réseaux sociaux montre que les plateformes concurrentes ne brillent pas davantage sur l’assurance d’âge. Selon le régulateur, TikTok, Twitch, Snapchat et YouTube utilisaient des outils de détection proactive des moins de 13 ans, tandis que d’autres services restaient moins offensifs. Les chiffres donnés par eSafety pour l’Australie illustrent l’ampleur du phénomène chez les 13-15 ans : environ 440 000 utilisateurs sur Snapchat, 350 000 sur Instagram, 325 000 sur YouTube et 200 000 sur TikTok.
On peut tirer une troisième métrique utile de ces données : l’écart entre Snapchat et TikTok sur cette tranche d’âge en Australie atteint 240 000 utilisateurs. Autre lecture : Snapchat compte environ 120 % d’utilisateurs 13-15 ans de plus que TikTok sur ce marché, selon les chiffres relayés par eSafety. Cette comparaison ne dit pas que Roblox est pire que les autres. Elle montre plutôt que tous les grands services fréquentés par des mineurs sont sous pression, avec une complication spécifique pour Roblox : la plateforme mélange jeu, création, sociabilité, profils persistants et économie virtuelle dans un même environnement.
Pourquoi les profils publics pèsent autant dans ce dossier
L’une des critiques les plus pertinentes d’eSafety vise la visibilité des profils et des connexions. Ce point peut sembler secondaire face au chat, mais il ne l’est pas. Un prédateur n’a pas besoin d’un message privé complet pour commencer à profiler une cible. Un pseudo, une liste d’amis, des centres d’intérêt, un avatar reconnaissable et des interactions visibles suffisent parfois à engager un contact crédible.
Le cas d’usage concret est connu dans toutes les plateformes sociales à forte composante communautaire : un adulte repère un enfant par ses interactions récurrentes autour d’un jeu ou d’un thème, envoie une demande de connexion, observe le réseau relationnel, puis déplace plus tard l’échange vers un espace plus discret. C’est précisément ce que redoutait déjà eSafety en avril 2026 en expliquant que les environnements de jeu pouvaient devenir un point de premier contact avant une migration vers des services de messagerie privés.
La réponse technique attendue ne se limite pas au chat
Si Roblox veut convaincre, il devra corriger plusieurs couches en même temps. Première couche : le graphe social, avec des connexions invisibles par défaut sur les comptes mineurs. Deuxième couche : les surfaces publiques, donc profils, biographies et espaces communautaires. Troisième couche : la vérification d’âge, qui doit être assez robuste pour empêcher qu’un compte enfant bénéficie de réglages trop permissifs. Quatrième couche : le reporting, avec des retours clairs aux victimes et aux parents après signalement.
La plateforme affirme déjà surveiller tous les chats pour détecter l’exploitation des enfants, utiliser des filtres textuels et reformuler certains messages. Elle impose aussi, pour certains jeux destinés aux plus jeunes, des exigences supplémentaires côté développeurs, comme la vérification d’identité, la sécurisation en double facteur et un paiement d’accès à la publication ou un abonnement. Ce dernier point constitue un apport concret souvent absent des résumés médiatiques : la sécurité ne dépend pas seulement des comptes utilisateurs, mais aussi du niveau de contrôle imposé aux créateurs qui publient des expériences pour mineurs.
Un dossier qui pèse aussi sur l’image et le business de Roblox
Le sujet n’est pas seulement réglementaire. Il touche aussi la crédibilité commerciale de la plateforme. Une entreprise qui revendique 144 millions d’utilisateurs actifs quotidiens et qui cherche à étendre son audience familiale ne peut pas se permettre de voir sa sécurité décrite comme poreuse par un régulateur national. D’autant que Roblox présente la sûreté comme un axe stratégique central dans sa communication aux investisseurs, aux parents et aux autorités.
Le paradoxe est net : plus la plateforme ajoute de fonctions sociales, de création et de découverte, plus elle gagne en engagement. Mais plus elle ouvre de points de contact, plus elle augmente sa surface de risque. Mon avis est simple : sur un service massivement fréquenté par des mineurs, la logique produit doit céder devant la logique de précaution. Si une fonction sociale est difficile à rendre sûre par défaut, elle doit être limitée, masquée ou conditionnée à une vérification forte.
Ce qu’il faut surveiller dans les trois prochains mois
Le délai de trois mois fixé par eSafety servira de test grandeur nature. Il faudra regarder si Roblox bloque réellement les demandes de connexion d’adultes vers des enfants inconnus, si les comptes enfants deviennent effectivement privés par défaut, si les profils cessent d’exposer des informations relationnelles sensibles, et si l’auditeur tiers publie une évaluation crédible de l’estimation d’âge.
Le dossier sera aussi un indicateur pour tout le secteur. Si un acteur de cette taille doit encore se faire recadrer après avoir lancé des comptes enfants dédiés, un contrôle d’âge pour le chat et des outils parentaux étendus, cela signifie que la sécurité des mineurs sur les plateformes hybrides reste loin d’être réglée. Pour consulter la communication officielle du régulateur australien, voir le communiqué de l’eSafety Commissioner.
Mon avis :
Le point fort, c’est la pression concrète du régulateur australien, qui a obtenu des mesures vérifiables sous trois mois. La limite est plus grave : Roblox restait exposé par défaut, avec demandes de contact d’adultes, profils et connexions d’enfants visibles publiquement. Pour une plateforme massivement mineure, c’est un échec net de safety by design.





