Avec Urbaser, El Bierzo lance à Cubillos del Sil une usine de 40 millions d’euros, capable de traiter 20 000 tonnes de batteries lithium par an et de créer 50 emplois directs plus 200 indirects. Un projet pionnier qui place León au cœur du recyclage ibérique.
Le Bierzo mise sur la batterie pour relancer son industrie
À Cubillos del Sil, la reconversion industrielle prend une forme très concrète : une usine dédiée au recyclage des batteries lithium-ion. Le projet porté par Urbaser a officiellement franchi une étape le 2 juillet 2026 avec la pose de la première pierre. Selon l’entreprise, il s’agit de la première installation de ce type à l’échelle de la péninsule Ibérique, avec une mise en service prévue au second semestre 2027. L’objectif est clair : traiter localement des batteries issues des véhicules électriques, de l’électronique et des usages industriels au lieu d’exporter ces flux vers d’autres pays. Selon Urbaser, le site doit dépasser les 20 000 tonnes de capacité annuelle une fois son déploiement achevé.
Le fond du sujet dépasse largement le simple traitement des déchets. Le vrai enjeu est industriel. L’Espagne a longtemps regardé passer la chaîne de valeur de la batterie. Avec Cubillos del Sil, elle essaie enfin de capter une part plus stratégique du marché : la récupération de matières critiques à partir de batteries en fin de vie et de rebuts de production. C’est un choix rationnel. Selon l’IEA, le déploiement mondial de batteries pour véhicules électriques a atteint 1,2 TWh en 2025, en hausse de près de 30 % sur un an. Plus de 70 % de cette demande vient de l’automobile, et la pression sur les matières premières ne va pas retomber à court terme. Face à cette montée en charge, recycler en Europe n’est plus un discours de transition, c’est une question de souveraineté industrielle.
Le projet de León a aussi un poids politique. Selon Urbaser, il a obtenu la meilleure note nationale dans le programme RENOCICLA de l’IDAE et a décroché 6,3 millions d’euros de soutien via les fonds européens NextGenerationEU. Rapportée à un investissement total d’environ 40 millions d’euros, cette aide représente 15,75 % du budget du projet, calcul effectué à partir des montants communiqués. Autrement dit, le soutien public existe, mais le gros du risque industriel reste porté par l’opérateur.
Un site pensé pour recréer de l’emploi qualifié
Le point le plus tangible pour le territoire reste l’emploi. Selon Urbaser, l’usine doit générer 50 emplois directs et 200 emplois indirects. Le ratio est parlant : cela représente 4 emplois indirects pour 1 emploi direct, soit un total cinq fois supérieur au noyau d’emplois internes. Pour une zone marquée par le recul de l’activité minière et thermique, ce n’est pas anecdotique. Le Bierzo ne retrouvera pas son passé énergétique, mais il peut bâtir une spécialisation neuve, plus technique et mieux alignée avec les besoins du marché européen.
Le choix du polygone industriel d’El Bayo n’a rien d’un hasard. Le site dispose d’un ancrage industriel, d’un foncier adapté et d’une histoire énergétique qui facilite le récit de réindustrialisation. Mais il faut rester factuel : une usine de batteries ne recrée pas, à elle seule, un écosystème. Elle peut en revanche servir de point d’appui pour attirer des compétences en logistique, maintenance, sécurité industrielle, traitement des matières dangereuses et procédés de séparation. C’est là que le projet devient crédible. S’il reste isolé, son effet sera limité. S’il s’insère dans une chaîne ibérique, il peut vraiment changer l’échelle locale.
Un autre indicateur permet de mieux lire le dossier. Avec un investissement de 40 millions d’euros pour une capacité cible supérieure à 20 000 tonnes par an, on obtient un ratio d’environ 2 000 € investis par tonne de capacité annuelle. Cette métrique ne dit rien des marges futures, mais elle donne un ordre de grandeur utile pour comparer l’ambition du projet à celle d’autres unités européennes.
Ce que l’usine doit réellement récupérer
Le discours autour du recyclage des batteries reste souvent flou. Dans les faits, l’intérêt économique vient d’abord des métaux et des fractions valorisables. Le procédé annoncé à Cubillos del Sil repose sur un traitement à sec, destiné à démonter et séparer plusieurs flux. Selon Urbaser et la source d’origine fournie, l’usine doit récupérer notamment le cuivre et l’aluminium, puis produire de la black mass, cette poudre concentrée en matériaux actifs qui contient les éléments à forte valeur de réemploi.
Cette black mass constitue le vrai nerf de la guerre. C’est elle qui concentre le lithium, le cobalt, le nickel et le manganèse, soit les matières qui peuvent ensuite repartir vers des opérations de raffinage ou d’hydrométallurgie. Le recyclage de batteries ne se résume donc pas à “broyer puis stocker”. La valeur se situe dans la capacité à transformer un déchet complexe en intrant industriel exploitable. Sur ce point, Cubillos del Sil attaque la bonne étape de la chaîne.
Selon BASF, sa nouvelle usine de Schwarzheide en Allemagne, entrée en exploitation commerciale en juin 2025, peut traiter jusqu’à 15 000 tonnes par an de batteries lithium-ion en fin de vie et de rebuts de production, soit environ 40 000 batteries de véhicules électriques par an. En face, le projet d’Urbaser vise plus de 20 000 tonnes. À capacité nominale, le site espagnol afficherait donc un gabarit supérieur d’environ 33 % à celui de l’unité allemande de BASF sur ce seul indicateur de traitement annuel. C’est un écart concret, et il montre que Cubillos del Sil n’est pas pensé comme une petite installation de niche.
Le cadre européen pousse enfin le recyclage à sortir du discours
Le calendrier réglementaire joue clairement en faveur de ce type d’usine. Selon la Commission européenne et le règlement européen sur les batteries UE 2023/1542, l’Union impose progressivement des exigences sur la durabilité, la gestion des batteries en fin de vie et l’incorporation de contenu recyclé. Les objectifs minimaux de contenu recyclé dans les batteries industrielles, SLI et pour véhicules électriques sont fixés à 16 % pour le cobalt, 85 % pour le plomb, 6 % pour le lithium et 6 % pour le nickel à partir de 2031, avec des seuils plus élevés à partir de 2036. Le message est net : les métaux recyclés vont passer du statut d’option à celui de matière attendue dans la chaîne d’approvisionnement.
Autre date structurante : selon le cadre européen sur les batteries, les batteries concernées devront aussi s’inscrire dans une logique de traçabilité renforcée, avec un passeport batterie pour certaines catégories à partir de 2027. Cette pression réglementaire favorise mécaniquement les acteurs capables de prouver l’origine, la collecte, le prétraitement et la récupération des matériaux. Sur ce terrain, les opérateurs intégrés partent avec un avantage.
Urbaser met justement en avant une base logistique déjà existante en péninsule Ibérique. Selon l’entreprise, sa structure s’appuie sur plus de 900 camions et sur un réseau de centres de traitement qui lui permet déjà d’assurer stockage, collecte et gestion transfrontalière. C’est un point souvent absent des papiers grand public, alors qu’il conditionne la rentabilité réelle d’un site. Une usine sans flux sécurisés ne vaut pas grand-chose. Dans la batterie, la logistique est presque aussi stratégique que le procédé.
Le marché existe, mais le volume de batteries en fin de vie n’explose pas encore
Il faut toutefois garder une lecture froide du marché. Selon l’IEA, il existe un décalage structurel d’environ 15 ans entre la montée de la demande en batteries et l’arrivée de volumes comparables en fin de vie, disponibles pour le recyclage. En clair, le marché futur est immense, mais l’alimentation des usines reste, à court terme, dépendante d’un mélange de batteries usagées, de retours industriels et surtout de rebuts de production issus des gigafactories. C’est une contrainte majeure, souvent sous-estimée.
La domination asiatique reste également écrasante. Selon l’IEA, la Chine représentait plus de 80 % de la production mondiale de cellules en 2025 et hébergeait aussi plus de 85 % des capacités mondiales de recyclage. L’Europe part donc de loin. C’est précisément pour cela qu’une installation ibérique de grande taille a du sens : elle n’équilibre pas le rapport de force à elle seule, mais elle réduit un peu la dépendance du continent sur une étape critique.
Autre donnée utile : selon l’IEA, l’Union européenne représentait près de 15 % du déploiement mondial de batteries pour véhicules électriques en 2025. Cela signifie que la demande de matériaux, de traitement et de conformité réglementaire existe déjà sur le marché européen, même si les batteries usagées de grande série arriveront plus massivement plus tard. Le pari de Cubillos del Sil repose donc sur une montée en puissance progressive, pas sur une vague immédiate de batteries hors service.
Face aux concurrents européens, Cubillos del Sil vise d’emblée le haut du tableau
Pour mesurer la portée du projet, il faut le situer face aux autres sites européens. Selon Stena Recycling, son usine à échelle industrielle ouverte en Suède affiche une capacité initiale de 10 000 tonnes par an. Selon BASF, Schwarzheide monte à 15 000 tonnes. Selon Fortum, son installation de Kirchardt en Allemagne a obtenu en 2026 un permis autorisant la gestion de 25 tonnes par jour de batteries lithium-ion en fin de vie, contre 10 tonnes auparavant, avec une capacité de stockage de déchets dangereux portée à 250 tonnes. Le projet espagnol, avec plus de 20 000 tonnes visées, se place donc directement dans le groupe de tête des capacités annoncées en Europe sur la phase de prétraitement et de production de black mass.
La comparaison a une limite : toutes les usines ne couvrent pas les mêmes maillons. Certaines se concentrent sur le démontage et le prétraitement. D’autres vont plus loin dans l’hydrométallurgie et la production de sels ou de matériaux réutilisables. Sur Cubillos del Sil, la part exacte des opérations réalisées sur site au-delà de la production de black mass reste non communiquée avec précision dans les sources consultées. Il faut donc éviter d’attribuer au site espagnol un niveau d’intégration qui n’est pas documenté.
Le vrai point faible du dossier : l’électricité
Le projet coche beaucoup de cases, mais il bute sur un problème très classique en Espagne : la capacité réseau. La source d’origine et les prises de parole autour du lancement pointent un manque de puissance électrique disponible dans la zone. C’est plus qu’un détail technique. Une usine de recyclage de batteries dépend d’une alimentation fiable pour les opérations de sécurité, de décharge, de séparation, de ventilation, de broyage et de gestion des risques. Sans renforcement du réseau, le discours de réindustrialisation peut vite se heurter à un plafond très concret.
Le paradoxe est connu au Bierzo : territoire historiquement producteur d’énergie, mais pas forcément prêt à accueillir rapidement de nouvelles charges industrielles complexes. Mon avis est simple : tant que la question du raccordement et de la puissance n’est pas traitée au même niveau que les annonces d’investissement, la promesse reste incomplète. Ce n’est pas un défaut propre à Urbaser. C’est un problème d’écosystème.
Urbaser ne joue pas un coup isolé
Le site de Cubillos del Sil s’inscrit dans une feuille de route plus large. Selon Urbaser, une extension de sa stratégie batterie est déjà prévue avec une future installation à Zaragoza annoncée pour le début 2029, ainsi que deux autres projets en ingénierie, dont un au Portugal et un autre dans le sud de la péninsule. Ce détail change la lecture du dossier. L’usine de León n’est pas conçue comme un démonstrateur local, mais comme la première brique d’un réseau ibérique de traitement.
Cette logique de maillage a du sens pour deux raisons. D’abord, elle réduit les coûts de transport sur des flux dangereux et dispersés. Ensuite, elle permet de répartir les spécialités : collecte, stockage, prétraitement, traitement final, voire orientation vers des partenaires de raffinage. Si le groupe exécute réellement ce plan, il peut s’imposer comme l’un des rares opérateurs disposant d’une offre cohérente à l’échelle ibérique.
Pour une lecture plus large du cadre réglementaire et industriel, la source d’autorité la plus utile reste la page officielle de la Commission européenne consacrée aux batteries : https://environment.ec.europa.eu/topics/waste-and-recycling/batteries_en
Ce que Cubillos del Sil change vraiment
Le principal apport du projet n’est pas symbolique. Il tient en cinq éléments concrets absents ou peu développés dans la source d’origine : un soutien public précisément chiffré à 6,3 millions d’euros selon Urbaser, soit 15,75 % de l’investissement estimé ; une capacité supérieure de l’ordre de 33 % à celle de l’usine noire de BASF à Schwarzheide ; un contexte mondial où le déploiement des batteries EV a atteint 1,2 TWh en 2025 selon l’IEA ; un cadre réglementaire européen qui impose des seuils de contenu recyclé à partir de 2031 ; et une contrainte de marché majeure, à savoir le délai moyen d’environ 15 ans avant que les gros volumes de batteries automobiles n’arrivent réellement en fin de vie.
Vu sous cet angle, Cubillos del Sil n’est pas juste une histoire locale de reconversion. C’est un pari industriel sur un maillon encore sous-équipé en Europe. Le projet peut réussir s’il sécurise trois choses : les flux entrants, le réseau électrique et les débouchés aval pour les matières récupérées. Sur le papier, l’ambition est solide. Dans l’exécution, tout se jouera sur ces trois points.
Mon avis :
Projet crédible et utile : 40 M€ investis, 20 000 t/an visées et 50 emplois directs donnent enfin une base industrielle sérieuse au Bierzo. Mais l’enthousiasme doit rester mesuré : sans renforcement rapide de la capacité électrique locale, cette usine de recyclage de batteries risque de buter sur un verrou d’infrastructure très concret.





